J’ai toujours pensé que les femmes Sénégalaises qui vivent en campagne ne souffrent pas de la polygamie. Et ce, du fait de leur proximité dès la naissance avec cette pratique plus courante dans le monde rural qu’en ville. J’ai carrément changé d’avis quand j’ai rencontré deux remarquables jeunes femmes vivant au fin fond du Sine-Saloum, au Sénégal. Elles sont nées et ont grandi dans des familles polygames et pourtant souffrent déjà à l’idée de partager leur petit mari.

Région de fatick
Localisation région de Fatick en Orange. Source Wikipédia

Je suis arrivée à Kardine, un petit village situé dans la ville de Fatick, une des régions à l’Ouest du Sénégal vers 19h. On était au mois de Janvier, le soleil avait déjà disparu et cédait sa place à la lune. La lumière de cette dernière m’a permis d’avoir un petit aperçu de mon lieu de séjour et de ses occupants. C’était une grande maison familiale sérère (une des ethnies au Sénégal) divisée en petite parcelle. Chacune étant occupée par un couple de mariés ou par une grande famille polygame. La cour de cette concession était immense. On dirait un terrain de football. Elle était remplie d’enfants qui criaient à tue-tête et de femmes qui s’affairaient dans les cuisines. Parmi elles, deux ont attiré mon attention : Sata et Maty.

D’abord Maty. Grande et fine de taille. Je lui donne 25 ans maximum. Elle a un teint noir brillant. Des dents blanches qui donnent encore plus d’éclat à sa noirceur d’ébène. Lorsque je l’ai vue dans sa longue robe droite blanche près du corps, j’ai cru que c’était une dakaroise qui était de passage dans son village natal, le temps d’un petit séjour. Tellement elle est belle, classe et élégante. Physiquement, elle se démarquait des autres femmes de son entourage. Maty est mariée à Birima, mon chauffeur et guide touristique. Ce dernier vit à Mbour, une station balnéaire près de Dakar. Toutes les deux semaines, il revient à Kardine passer deux ou trois jours avec sa femme et leurs deux enfants. Toute la soirée, Maty s’est occupée de moi. Elle faisait des allers et retours pour mettre à ma disposition tout ce dont j’avais besoin. Il est 22h passées. Nous avons fini de diner. La meute d’enfants avait disparu, certainement dans les bras de morphée et nous nous sommes tous retrouvés au milieu de la grande cour de la maison en train de papoter sur tout et rien. Lorsque la discussion a débouché sur la polygamie, les rires étaitent moins francs. Les voix avaient baissé de volume. Malaise. Seules les femmes de cette assemblée qui vivaient dans un foyer polygame essayaient de rompre ce début de silence lourd. Maty, joviale il y a quelques minutes, s’est tout bonnement levée pour rejoindre sa chambre prétextant un mal de tête. En effet, à ma question sur sa potentielle réaction, lorsque Birima épousera une seconde épouse, j’ai à peine entendu sa réponse. Si elle y a répondu d’ailleurs. Le sujet de la polygamie est tabou chez ce jeune couple. Pour Birama, c’est inévitable de ne pas épouser une seconde femme.

photos de co-épouses. Source Wikipédia
photos de co-épouses. Source Wikipédia

« C’est la tradition. Nos pères l’ont fait et cela s’est bien passé, pourquoi pas nous. »

Me répond t-il quand je lui ai posé la question en l’absence de Maty. Cette dernière n’accepte pas la polygamie. Le changement radical de l’expression de son visage passant du sourire d’ange à la fermeté d’une lionne affamée, en témoigne. Quand j’ai ré-essayé le lendemain de lui demander son avis sur le sujet, elle m’a gentiment fait comprendre qu’elle ne voulait pas parler de cela.

“J’ai vécu dans une famille polygame. J’ai vu les souffrances de ma mère. Je le vois encore ici avec toutes ces femmes co-épouses qui m’entourent et je ne me vois pas à leur place. Je donne tout ce qu’il faut à mon mari. Il n’a rien à chercher ailleurs”.

Contrairement à Maty, Sata, elle, parle de son désarroi ouvertement. Mariée, la trentaine bien sonnée.  Peut-etre moins. Mais avec 4 enfants, un 5ème en route et des corvées ménagères trés physiques à s’acquitter tout au long de la journée, difficile de lui donner moins de 30 ans. Alors que la plupart de mes interlocutrices me parlait avec un wolof moyen et un fort accent sérère, elle, maniait parfaitement les deux langues wolof et sérère (deux des langues nationales les plus parlées au Sénégal). On me dira plus tard que c’est une wolof qui a rejoint la grande maison familiale après son mariage avec Abu, le seul garçon qui est resté au village. Gardien de la cellule familiale : l’absence des hommes dans les campagnes au profit de la ville est une réalité. Contrairement à Maty qui ne sait pas que Birima a l’intention de prendre une autre femme, Sata, elle, est au courant de la nouvelle. Abu le lui a clairement dit :

Ce n’est qu’une question de temps, je vais bientôt te ramener une soeur”.

Sata était celle qui parlait le plus avec moi. Avec aisance et naturel. Cette jeune femme qui a débarqué à Kardine pendant l’été 2011, ne comprenait aucun mot en sérère. Au bout de deux mois, la prolixe Sata causait dans la langue de Léopold Sédar Senghor comme si c’était sa langue maternelle. Sans gêne et avec un ton naturel, franc et dynamique, elle essayait de convaincre son mari devant toute l’assistance de ne pas lui ramener une co-épouse.

« Oui c’est dur de s’occuper des enfants toute seule. Cuisiner presque tous les jours pour une dizaine de personnes. Préparer le thiéré (coucous sénégalais) qui me prend certes toute une journée (les autres tâches ménagères non comprises). Faire le linge et le repassage associé. Non, cela ne me dérange pas de me lever à 6h du matin pour me coucher qu’à minuit (non ce n’est pas un cliché mais une réalité vue). D’accord c’est dûr.  Mais si c’est pour me décharger de ces travaux que tu veuilles épouser une seconde femme, ne le fais pas. Je n’en ai pas besoin. »

Abu n’était pas de cet avis. Il était convaincu que Sata était fatiguée. Qu’il fallait la seconder. A l’idée de lui trouver une aide ménagère pour l’aider dans son quotidien, il le balaya d’un revers de la main en mettant l’argument du manque de finance sur la table. A l’idée de faire appel à sa belle-soeur pour aider Sata, il refusa également argumentant que c’est une bouche de plus à nourrir et que ça ne peut pas durer éternellement. La seule solution pour lui sera cette autre femme. A nourrir certes, mais qui restera à vie dans la maison et pourra aider la première, Sata. Tout cela, sans dépenser un seul sou. Tout le monde y gagnera d’ailleurs. Lui, car il aura une nouvelle compagnie et elle, car elle sera assistée dans ses travaux ménagers. Elle rétorquera avec fermeté, tristesse, dégout qu’elle ne veut pas de cette aide. Tout ce qu’elle demande c’est passer du temps avec lui et gérer son ménage toute seule.

« Comment pourras-tu partager ton temps entre deux femmes si aujourd’hui on ne peut même pas passer quelques minutes ensemble (sauf pour accomplir le devoir conjugal).Tu quittes la concession à 5h du matin. De retour à 14h pour déjeuner et faire ta sieste. Quand tu reprends tes activités  à 16h, les enfants et moi te revoyons que tard dans la nuit  si nous avons la chance d’être encore éveillés.”

Abu considère cette absence normale et surtout justifiée. Il faut bien qu’il nourrisse la famille et ce n’est pas en restant dans la maison qu’il y arriverait. Conclut-il.

Il était tard. Sata était à cours d’arguments devant cet homme déjà décidé. J’ai assisté à cette scéne, impuissante. Non pas à la décision d’Abu d’épouser une nouvelle femme, mais à l’impuissance de Sata face à la situation de polygamie qu’elle va devoir vivre dans quelques mois, peut-etre même quelques jours. La mort dans l’âme, elle demande une dernière faveur à son mari : celle d’épouser une jeune femme fraiche et vierge pour leur éviter à tous les deux de potentielles maladies. C’était la capitulation. Sa dernière phrase indisposa toute l’assemblée. C’est fini. La soirée était terminée. Chacun se lève pour regagner sa parcelle. Sur le chemin menant à ma chambre d’hôte, j’entends les murmures de Sata :

”J’espère qu’avec l’arrivée de cette nouvelle femme, tu passeras plus de temps à la maison. Je préfère te voir ici avec une autre femme que de me dire que tu es quelque part dans la nature avec …”

Pour la première fois, je rencontre une femme rurale parler de la polygamie avec autant de liberté et de clarté. Une femme qui parle ouvertement de sa souffrance à l’inconnue que j’étais. Preuve qu’elle agonisait. Les autres, intériorisent la chose. C’est le cas de Maty par exemple. Elles n’acceptent pas ou ne comprennent même pas qu’une des leurs en parle ouvertement. Elles me diront plus tard que :

“Sata parle beaucoup mais c’est normal, c’est une wolof. Eux ils parlent beaucoup. »

Argument que j’ai trouvé minable et triste à la fois. Cette jeune femme est un cadavre ambulant. Elle n’a plus sa tête et son corps avec elle. Dévastée. Meurtrie par un statut qui n’est pas encore entrée en vigueur dans son foyer.  Quant à la belle Maty, elle vit au jour le jour tout en repoussant cette réalité de son milieu. L’arrivée de la seconde ne va pas tarder. Elle le sait.
Ces deux jeunes femmes sont trés différentes. De par leur caractère et leur histoire mais ont un dénominateur commun : le même type d’homme. Des individus chez qui on note un vide d’intelligence et d’amour et un trop plein de tradition et d’égoïsme. Je me permets d’emprunter la phrase de Souleymane Elgas, l’auteur d’un Dieu et des Moeurs pour conclure cette histoire sur ces scènes vraies qui se sont déroulées sous mes yeux : « La tragédie de la femme Africaine, c’est son homme ».

Il ne s’agit pas là, d’un billet sur pour ou contre la polygamie. A quoi bon? Il s’agit là d’un partage d’un moment d’émotion intense. Quand je suis rentrée à Dakar et que j’ai conté cette histoire à mon entourage proche, j’en suis sortie avec “yaw danga doff té soff. Laisse nous tranquille avec tes yeuffou toubab, mounane émotion”. Je ne prendrai pas la peine de traduire ces mots. Il faudra juste considérer que c’est l’insulte suprême pour moi. Mais quelle émotion! 

Aminata Thior