C’était un vendredi matin. Il était 11h passées quand le téléphone sonna. Au bout du fil, j’entendis une voix hésitante. Il m‘annonça une nouvelle dont je ne mesurai pas l’ampleur. Un silence puis la voix répéta avec plus de détails. J’ai poussé un cri de douleur. Ce genre de cri sourd, lourd et intense. C’était mon père. Il venait de m’apprendre le naufrage du bateau le Joola au large des côtes gambiennes.

La plus grande tragédie de l’histoire du Sénégal

Bateau Le Joola. Source : Wikipedia
Bateau Le Joola. Source : Wikipedia

C’était le jeudi 26 Septembre 2002. Le Joola, le ferry sénégalais qui reliait Dakar à Ziguinchor, la région au sud du Sénégal, sombrait au large de la Gambie. Les premières heures de ce drame furent terrifiantes pour les Sénégalais partagés entre l’espoir de trouver des survivants et le désarroi de perdre de nombreuses vies. Le quai d’arrivée du Joola au Port de Dakar était assailli par les familles des victimes. Les chiffres croissants sur le nombre de morts sonnaient comme une sentence. Les semaines passaient. Le port ne se désemplissait toujours pas. On attendait en vain l’arrivée d’un survivant venir s’ajouter à la petite liste de rescapés. L’ambiance était lourd dans tout le pays. La tristesse et la douleur emplissaient les lieux de vie. L’heure était au recueillement. Le Sénégal était  en train de vivre la plus grande tragédie de son histoire. Au moins 1863 morts et disparus selon les sources officielles, près de 2000 morts selon les associations des familles des victimes et 64 rescapés. 14 ans après, ma douleur est restée intacte. Et une voix me hante.

Une voix, une inconnue, une douleur

Epave du bateau au large des côtes gambiennes. Source : wikipedia
Epave du bateau au large des côtes gambiennes. Source : wikipedia

Du Joola, j’en garde cette image de l’épave au beau milieu de l’océan et les sanglots de Yaay Astou, cette mère de famille d’une cinquantaine d’années. Elle avait perdu toute sa progéniture dans ce drame. Nous l’avions tous vue et entendue dans les médias. On l’éloignait difficilement du quai. Elle se débattait pour aller chercher “khaleyi” – les enfants. “Ana Khaléyi ?” – Où sont les enfants? “Ana khaléyi, wooy ana khaléyi” – Où sont les enfants, mon Dieu où sont les enfants, répétait-elle tout en pleurant. Qui n’a pas entendu les cris de détresse de Yaay Astou?

J’aimais l’école. Nous étions en pleine préparation de la rentrée scolaire. Ma douleur était donc intense à l’endroit de ces élèves qui ne rentreront plus jamais en classe. Aux petits écoliers qui ne mettront jamais leurs belles tenues de la rentrée. Aux collégiennes et lycéennes qui ne se rivaliseront plus de leurs belles tresses. Aux étudiants qui n’utiliseront plus leur billet d’avion de retour à la terre d’accueil. On était au mois de septembre. Il y avait des centaines de jeunes dans ce bateau. Voir et entendre Yaay Astou crier “Ana Khaléyi, daniou wara diangui” – où sont les enfants? Ils doivent aller à l’école,  a fendu le petit cœur de gamine que j’avais. 14 ans après, j’ai vu, vécu et vit encore d’autres “petits Joola”

L’histoire se répète…

Laxisme. Ce mot était rentré dans mon vocabulaire dès le matin du 27 septembre. C’était lui le coupable. Le laxisme sénégalais a donc conduit à la perte de milliers de vies. Un bateau qui devait contenir 550 voyageurs en a embarqué plus de 1500. Un ferry avec des pièces mécaniques défectueuses a donc été mis en circulation par une autorité dite laxiste. L’irresponsabilité des Sénégalais était décriée. Des mesures et des changements de comportement s’imposaient. Des semaines après cette catastrophe, la discipline était au rendez-vous. Les transports en commun n’étaient plus bondés. La télé et les radios pullulaient d’émissions sur la discipline et la sécurité. Des mois plus tard, les habitudes reprenaient leur place dans le quotidien sénégalais. L’Indiscipline redevenait maître du Sénégal et de ses citoyens. Aujourd’hui encore, les drames se succèdent et se ressemblent. Le maître reste le même : l’indiscipline. Il a même trouvé des alliés : l’inconscience, l’irresponsabilité, l’égoïsme, l’impunité.Il continue de créer des Yaay Astou et des orphelins. Des victimes accompagnées les premiers jours et oubliées pour le reste de toute une vie. Nous autres citoyens, adoptons l’indignation les premiers jours de drame puis l’oubli les jours suivants. Les autorités ressortent la phrase des jours de deuil: “Nous prendrons toutes les mesures nécessaires pour que ce genre de drame ne se reproduise plus”. Et tous en cœur, nous nous remettons à la volonté divine.“Ce fameux “ndogalou yalla”avec son don d’apaiser les cœurs et d’atténuer toute envie de révolte.

Aminata Thior