J’étais plutôt bon élève dans ma scolarité. Au premier et second cycle. Non, plutôt bon élève dans mon parcours scolaire en général. Ce qui fait que je me retrouvais souvent avec des prix lors des fêtes de fin d’années organisées par l’école pour récompenser les meilleurs élèves. Je recevais la plupart du temps des livres. Je me retrouvais donc avec beaucoup de bouquins dans la bibliothèque de ma mère. Ou plutôt l’endroit où elle rangeait sa vaisselle que j’ai fini par transformer en bibliothèque.

Crédit photo : Bruno Ben MOUBAMBA
Crédit photo : Bruno Ben MOUBAMBA

Mon meilleur souvenir de ces années là reste mon premier devoir de dissertation en 6ème, au collège Ndiaga Ndiaye à Dakar. La professeur de français était une belle femme. Grande et fine. De teint clair avec pleines de tâches brunâtres sur les doigts. Ce genre de tâches qu’on retrouve chez les femmes noires qui se dépigmentent la peau. Côté vestimentaire, elle était toujours en tailleur. Jupe courte, veste bien taillée. En position assise, les jambes croisées, elle nous offrait, à nous garçons de la classe, une belle vue sur ses cuisses. Et pour finir, cette professeur, grande, mince, claire et belle était crainte par tous les élèves. Elle était sévère et cassante. Je n’ai pas souvenir d’elle en train de sourire. C’était une belle horreur, cette femme.

Pour le premier devoir, elle nous proposa un sujet que toute la classe avait trouvé difficile : “ Vous êtes en train d’effectuer une tâche et vous recevez une nouvelle. Racontez”. Nous étions une classe d’une centaine d’élèves, entassés sur des tables-bancs à 3 ou 4. J’ai eu du mal à écrire une seule ligne sur ma feuille, contrairement à mes camarades qui se sont tout de suite jetés sur leurs copies dès le top de la prof. J’ai quand même fini par accoucher une dissertation au terme de l’heure et demi du contrôle…

Arrivé chez moi, j’ai éclaté en sanglot, disant à ma mère que je venais de rater mon devoir de français. Je ne criais pas, je hurlais. Lassée de supporter le bruit que je faisais, elle me demanda de lui montrer ma note. Je lui répondis qu’il n’y en avait pas : “c’est un devoir que je viens de faire…”. Elle a dû m’insulter en Diola (une des langues parlées au Sénégal) et est retournée à ses occupations. J’ai juste entendu mon prénom Moussa puis des mots avec un son lourd, prononcés avec amertume. Des insultes, sûrement.

Une semaine passa, et je ressassais toujours ma mauvaise prestation à ce devoir de français. Puis 2 semaines,  puis 3, puis 4, et j’oubliai que j’avais fait cette dissertation. Deux mois passèrent, peut-être plus, et nous n’avions toujours pas reçu les notes de ce fameux contrôle. Nous en avons donc conclu que la prof l’avait annulé.  Normal, c’était tellement dur pour les élèves de 6ème que nous étions. On n’osa pas demander de nouvelles à la concernée. L’humiliation qu’on aurait pu en récolter nous en dissuadait. Les cours de français se passèrent donc normalement, sans cette peur qu’elle nous sorte les copies de ce devoir.

Puis un jour, à une demie-heure de la fin du cours, la belle méchante sortit de son sac une grande enveloppe marron clair, avec quelques mots en noir écrits dessus. J’entendis le claquement de mes dents et je ressentis ma vessie se remplir. Vite, je dois pisser. Je ne pouvais pas et je n’avais pas le courage d’aller lui demander la permission. De toute façon, cela ne servait à rien d’y aller car j’avais perdu la voix. J’avais peur. J’avais mal. J’avais l’impression d’être pressé comme un citron, tourné et retourné dans tous les sens pour récupérer le maximum de jus. Les yeux fermés durant toute tragédie que subissait mon corps, j’entendais la voix de la belle horreur sans comprendre ce qu’elle disait. Puis silence total. J’ouvris les yeux et vis un mélange de noir et de blanc dans la salle de classe : les visages noirs de mes camarades avec leurs copies blanches entre leurs mains. Le temps de me retourner pour m’assurer que tout le monde avait reçu sa copie sauf moi et j’entendis la voix de la mégère crier : “Qui est Moussa Bodian”? Personne ne bougea. Elle avait posé cette question d’une manière froide. Le visage terriblement fermé. Les mâchoires creuses. Elle répéta sa question et toujours pas de réponse. Mes deux camarades de classes assis à ma gauche et droite avaient pris en otage mon corps qu’ils n’arrêtaient pas de pincer. En rythme avec leurs murmures, ils m’imploraient de répondre à la professeur.

Et enfin, je décidai de lever la main, sous la contrainte de mon corps et des supplices qu’il subissait. “C’est moi”, disai-je timidement et fébrilement. “Vous avez la meilleure note, venez récuperer votre feuille.” Je me levai et sentis mon entre-jambe mouillé et une centaine de paires d’yeux posés sur moi. Il me semblait que deux heures venaient de passer rien que pour récupérer cette saleté de feuille. Quand je lui tendis la main pour saisir la copie, elle m’ignora et lança : “Attendez, il faut que je partage votre récit avec la classe.” J’avais raconté l’histoire de cette jeune mariée sénégalaise en train de faire la lessive à la main quand le facteur entra et lui remit une lettre. C’était celle de son mari, émigré en Italie. A la fin de sa lecture, j’entendis les applaudissements de mes camarades. La belle méchante avait apparemment trouvé l’histoire captivante, bien écrite sur le fond et sur la forme. Pour terminer, elle trouvait que ce n’était pas de mon âge d’imaginer de pareilles histoires et que je devais continuer ainsi. Etait-ce un compliment? Je ne sais pas : elle le disait toujours avec cette froideur qui vous donnait envie de fuir.

Crédit photo : JuTa234
Crédit photo : JuTa234

Depuis ce jour, j’ai continué de lire les livres qui n’étaient pas de mon âge, car c’était mon seul moyen de rentrer dans le monde des adultes. A l’école, j’étais connu de tous sans le vouloir. Mes camarades se sont très vite rendus compte que je n’étais pas bon uniquement qu’en français mais en maths, en physique-chimie, en anglais… je raflais les meilleures notes partout. 20 ans plus tard, j’ai perdu contact avec certains d’entre eux, et d’autres sont restés dans mon cercle d’amis proches. J’avais un bon poste à Wall Street. Marié et père de deux enfants. J’en avais conclu que j’étais un homme heureux, qui avait réussi aux yeux de ses parents et de leur société. Cette perception changea le jour où j’ai croisé Abdoulaye (un ancien camarade de classe qui faisait parti de ceux perdus de vue) à la Défense à Paris, lors d’un séminaire.

Aminata Thior