J’effectuais beaucoup de déplacements dans le cadre de mon travail et il m’arrivait très souvent de faire de belles rencontres lors de ces voyages. La rencontre avec Abdoulaye Ndiaye m’a ramené 20 ans en arrière. Enfants, nous étions proches. En plus d’être des voisins, nous allions à l’école ensemble et faisions nos devoirs ensemble. Soit chez lui, soit chez moi. Il était tout aussi brillant que moi. Nos familles se connaissaient très bien. Nos mères se fréquentaient. Parfois quand les temps étaient durs et que la famille d’Abdoulaye manquait de provisions pour assurer un repas, sa mère et ses soeurs venaient se servir à la maison. En effet, la famille d’Abdoulaye était, en apparence, une famille de la classe moyenne. En réalité, ils étaient assez pauvres. Les trois repas quotidiens étaient difficilement garantis. Son père politicien, enseignait dans le collège où nous étions scolarisés et sa mère était une femme au foyer. Leur situation changea complètement du jour au lendemain lorsque le père de la famille Ndiaye entra à l’Assemblée Nationale avec l’arrivée d’un nouveau régime au Sénégal. En moins de trois mois, ils sont passés de la pauvreté à un luxe insolent. Cela a commencé par un déménagement au centre ville de Dakar en cours d’année scolaire. Abdoulaye et ses soeurs venaient désormais au collège à bord d’une mercedes conduite par le chauffeur de leur père. Sa famille revenait très souvent dans notre quartier bien fringuée et à chaque fois, avec une nouvelle voiture. Quant à Abdoulaye, il n’avait pas réellement changé à mes yeux à part qu’il portait maintenant de très beaux habits. La famille Ndiaye venait donc de rejoindre le cercle très fermé des nouveaux riches. C’est ainsi qu’on les appelait au Sénégal. À la fin de cette année scolaire, je voyais de moins en moins mon ami. Plus tard, j’ai appris par ma mère que la famille Ndiaye, sauf le père, partait vivre aux Etats-Unis. La perspective de revoir Abdoulaye après de si longues années de séparation fut un bonheur pour moi.

Paris, La Défense. Crédit photo : Eli Goren
Paris, La Défense. Crédit photo : Eli Goren

Il est 18h, j’étais en route pour mon hôtel. Lui voulait visiter Paris avant son retour à Washington le lendemain matin. Ingénieur en électronique, il était en charge du partenariat entre sa boite américaine et leurs fournisseurs européens. Tout comme moi, Abdoulaye voyageait beaucoup dans le cadre de son travail. Assoiffés de prendre des nouvelles l’un de l’autre, nous avons tous les deux décidé d’annuler nos programmes respectifs et de se poser dans un café à la Défense. Lorsque mon ami eut fini de me raconter son parcours, je découvris un carriériste, un homme à fond dans son travail et très attaché à ses deux pays : le Sénégal, son pays natal, et les Etats-Unis, son pays d’adoption. Je le fixai le coeur rempli de fierté jusqu’au moment où il me lança, sourire aux lèvres : « Et toi alors ? « 

Je lui racontai le parcours classique d’un jeune Dakarois qui quitta le Sénégal pour terminer ses études à l’étranger après l’obtention de son bac. Je suis arrivé en France à 17 ans. Ma famille d’accueil à Nice était un couple d’amis français de mes parents. Ils devaient m’héberger le temps que je trouve une résidence universitaire. La cohabitation avec leurs enfants fut l’une des expériences les plus marquantes de ma vie. J’étais trop noir à leur goût. Trop vilain et je puais. Mon gros nez et mes grosses mains étaient l’objet de leurs moqueries. Et ce n’était pas mieux à l’université. Je n’ai pas supporté les regards méprisants sur moi. En un an, je suis passé de l’enfant chéri de ses parents à l’intrus détesté dans une nouvelle famille d’accueil à l’étranger. Me sentant trop noir dans un milieu trop blanc, j’ai donc décidé de partir aux Etats-Unis. Ce fut un bon choix. Abdoulaye m’écoutait religieusement. Son visage alternait entre un brin de tristesse et des sourires hésitants. Je continuai donc mon récit en lui précisant qu’à Boston, ma nouvelle ville, la différence était toujours là mais elle était beaucoup moins pesante qu’à Nice. J’y ai fait des études en finances dans le seul but d’intégrer Wall Street à New York. Mes yeux se remplirent de larmes quand je concluai en lui disant que j’y suis arrivé avec l’aide de mes professeurs et les prières de mes parents. Nous sourîmes tous les deux. Timidement. C’était un moment gênant. Il enchaîna pour ne pas faire durer ce lourd silence.   » Et tu as quelqu’un dans ta vie?  » Je lui balançai un grand  » Oui, oui, oui. Je me suis marié avec Dave il y a 3 ans. C’est un homme attentionné, beau et intelligent. Nous avons adopté il y a un et demi Sherly et Aïda, deux magnifiques petites filles de 2 ans. Nous sommes des parents comblés. » Je fut interrompu par le silence d’Abdoulaye et l’absence d’expression sur son visage. « Ah! » Fit-il, perplexe. Avec dégoût et insistance, il me lança tout d’un coup : «  Mais Moussa Bodian, comment peut-on être comblé en étant un Goorjigueen, un homosexuel avec deux enfants adoptés? Aurais-tu oublié d’où tu venais. Que fais-tu de nos croyances, de notre religion qui interdit cet acte ignoble? C’est l’Amérique qui t’a fait cela? Mon pauvre perdu. Garçon, l’addition s’il vous plaît. » Il ne m’a pas donné l’occasion de répondre à ses interrogations. Il a payé la note puis il est parti. J’étais tétanisé. Je tremblais. J’avais peur. La même peur que me provoquait la professeur de français il y a 20 ans. Personne ne m’avait parlé avec autant de violence sur mon homosexuaité et cela m’interpella.

J’ai rencontré Dave au travail. Afro-américain, il est né et a grandi à Boston. Avec Dave, on partageait beaucoup de passions. La littérature, les mêmes combats pour l’Afrique, l’humanitaire et les jeux d’échecs. C’est d’ailleurs au cours d’une soirée de jeux d’échecs chez Dave que s’est réveillé cette envie. J’ai eu envie de le toucher. De plonger ma main dans ses cheveux crépus et touffus. De caresser sa bouche et ses joues. De le serrer fort dans mes bras. Et d’ailleurs, ce soir là, nous n’avions pas vraiment joué. Nous nous sommes contentés de nous regarder. Des regards remplis de questionnements. Avions-nous le droit? Le lendemain matin, nous nous sommes réveillés dans le même lit et la réponse était évidente pour tous les deux : oui, nous en avions le droit. Ce besoin de s’unir, nous ne l’avons pas décidé nous-même, il s’est imposé à nous. Lorsque j’ai partagé ce point de vue avec mes parents, ils ne l’ont pas compris. Ils ne l’ont pas accepté. Ils m’ont détesté, haï. La violence des propos d’Abdoulaye m’a évidemment renvoyé à celle de mes parents lorsque je leur ai annoncé ma décision de me marier à Dave. Elle m’a également ramené au regard méprisant de tous ces camarades de classe que j’ai pu rencontrer entre deux vols, dans un concert ou en voyage d’affaires. L’évidence : je ne représentais quelqu’un que dans ma propre bulle composée de mon Dave, de mes enfants et de mes amis américains. Je me levai difficilement de cette table de café à la Défense. La fin de la discussion avec Abdoulaye m’avait assommé. Je remettai tout en question. Notamment, ma réussite. Ai-je réussi comme je l’ai toujours voulu et pensé ?

De retour à New York, j’appelai mes parents pour leur annoncer mon imminent voyage à Dakar. Ma surprise fut grande quand ils m’annoncèrent que je ne serai pas le bienvenu.  » Ta morbidité nous convient tant que tu restes loin de la famille. Nous ne souhaiterions pas que tes frères soient au contact de cette maladie maudite. Et puis, la famille proche, les voisins, as-tu pensé à ce qu’ils pourraient dire sur nous? Nous sommes des musulmans respectés ici, nous ne voulons pas que tu ternisses notre image. » Ces paroles de mon père furent reçues comme des décharges électriques dans ma tête. Lorsque ma mère arracha le combiné à mon père, c’était pour me dire de venir à Dakar. « Viens mon fils, nous irons voir le marabout Ngoor à Niodor, il a gueri beaucoup de personnes atteintes de ta maladie » me dit-elle, avec assurance. Cela ne servait à rien de leur rappeler pour la énième fois que je n’étais pas malade. Que je n’ai pas choisi cette nature. Que j’étais conscient que ma religion l’interdisait. Que je n’y pouvais rien. Mais rien n’y fit. Je partis alors pour Dakar. J’allais essayer de me soigner. Il fallait que je retrouve l’estime de mes amis et de mes parents. J’eus la bénecdiction de Dave qui resta convaincu que je reviendrai à lui. « Il n’y a pas de remède pour ce que Dame Nature a décidé pour nous« , m’a-t-il murmuré avec amour et conviction.

Dix jours que j’étais à Dakar. Dix jours que je n’ai vu personne, hormis papa et maman. Quand j’ai demandé à voir mes frères et certains de mes amis, ma mère me rappela que j’étais trop efféminé. « Tu seras vite repéré avec tes manières de femme. Tu ne peux pas voir du monde. Ici les gens reconnaissent vite les Gorjigueen, les homosexuels. Tes traitements seront bientôt terminé avec Ngoor et tu pourras retrouver ta dignité d’homme et voir du monde.  » me répétait-elle souvent. « D’ailleurs, il te reste un seul sacrifice à faire et tu redeviendras Homme mon fils« , affirmait-elle avec assurance. Pour ce dernier sacrifice comme le nommait ma mère, je devais me rende à un cimetière, déterrer un cadavre musulman et toucher son sexe. Et ce, quand il n’y aura plus d’étoiles dans le ciel.

Crédit photo : Ogust1
Crédit photo : Ogust1

Cette nuit là, je me dirigeai vers le cimetière de Thiey Yalla de Dakar pour y commettre mon forfait et retrouver enfin ma nature d’homme, comme le promittait Ngoor. À l’entrée, grâce à lumière de la lune, j’aperçus un homme grand, mince, beau, sobrement habillé d’un caftan gris-blanc et des mocassins gris. Je lui aurai donné la trentaine. Sa prestance frappait à l’oeil de loin. « Il y a quelqu’un devant l’entrée, je ne pourrai entrer ce soir« , me disais-je. Soulagé. Je décidai donc de rebrousser chemin quand j’entendis, « hé grand lo beugone » : « Hé Monsieur, que désiriez-vous ?« . Je m’arrêtai et lui répondis : « Non, rien. Je voulais visiter la tombe de mon grand père mais je n’ai pas le courage, c’est trop dur pour moi. » « Ah », me fit-il avec un air malicieux. « Sinon, si voulez que je déterre un cadavre, n’hésitez pas. Mais cela vous coûtera cher« , ajouta-t-il. « Pardon? » lui demandais-je. « Vous avez très bien entendu Monsieur. Des gens comme vous, j’en rencontre toutes les nuits. Laissez-moi deviner. Vous, vous cherchez un cadavre pour partir à l’étranger. Hum, en fait non, vous n’avez pas l’air de quelqu’un du coin, donc vous vivez déjà à l’étranger. Vous devez avoir alors de gros soucis dans le pays des toubabs, les blancs. Votre marabout vous a certainement conseillé de toucher un cadavre pour résoudre vos problèmes« , cria-t-il. Je restai là. Immobile. Surpris. Choqué. Absent. « Bon bref, pour quelle raison êtes-vous là ? », me lança-t-il avec agacement et empressement. « Vous avez vu juste, j’ai des problèmes au pays des blancs, il me faut un cadavre », répondis-je calmement. « Ah, je le savais« , enchaina-t-il, sourire aux lèvres. Content de sa trouvaille. « Ok, je vais le faire. » « Et ce sera pour combien ?« , demandai-je encore. Il ricanna longuement mais amèrement. Ce genre de rire forcé qui dégoute l’auteur lui même. « Vous allez devoir coucher avec moi, je suis en manque« , confia-t-il avec calme et tristesse. « Quoi ? Mais vous êtes fou ! » criai-je. « Je ne ferai jamais cela, je trouverai un autre moyen« , lui lançais-je tout en quittant les lieux. 500 mètres plus tard, je retournai sur mes pas avec une seule question aux lèvres : pourquoi ce prix?

Je le trouvais en larmes, le dos appuyé sur son 4X4. « Vous êtes très beau monsieur« , commençais-je.  » Vous êtes également très jeune et … » « Et pourquoi je fais ça? c’est ça? » me coupa-t-il. « J’ai passé une bonne partie de mon enfance dans la rue. Entre mes 5 ans et mes 12 ans, je me reveillais à 5h du matin pour apprendre le coran. À partir de 7h du matin, j’errais dans les rues de Dakar jusqu’à tard dans la nuit. Pour dormir le soir, j’avais le choix entre rentrer à la maison, chez mon marabout, ou venir dormir ici, dans ce cimetière sous un arbre. J’ai préféré ici toutes les fois où je n’avais pas le pactole qu’il fallait ramener à la maison. J’y ai rencontré des hommes et des femmes. Ils m’ont offert de la nourriture, des habits chauds en échange d’un plaisir sexuel. Par la force, le plus souvent. Ou en échange de leur déterrer un cadavre comme vous ce soir. Par la force également. J’ai fini par aimer tout cela. J’ai surtout fini par aimer le plaisir sexuel que je donnais aux hommes. Le bonheur que je ressentais, je ne l’éprouvais jamais avec ces femmes qui me forçaient à coucher avec elles. »

 » Puis un jour, mes parents sont enfin venus me chercher à la fin de mes 12 ans. Ils m’ont scolarisé. J’étais bon élève et je m’épanouissais dans les études. Aujourd’hui, je suis directeur d’une banque à Dakar. Marié avec l’épouse parfaite. Pieuse. Obéissante. Belle et intelligente. Nous avons ensemble 3 magnifiques enfants. Aux yeux de la société Dakaroise, nous avons réussi. Cependant, Je viens ici, 3 à 4 fois dans la semaine pour espérer y rencontrer un homme et coucher avec lui. En réalité, je reviens ici à chaque fois que je suis en manque. Je mène une double vie. C’est le prix que j’ai payé pour vivre de ma seconde nature. J’ai essayé de me soigner car ici on dit que c’est une maladie. Je me suis renseigné discrètement, car si cela se savait, je ne vaudrais plus rien dans cette ville, dans ce pays, dans cette vie. J’ai donc rencontré un marabout au nom de Ngoor. Il m’a conseillé de toucher le sexe d’un cadavre musulman. Ce que je fis sans problème. C’était il y a deux ans. Inutile de vous dire que je ne suis pas guéri car je suis encore là ce soir. En feu. Allez venez, faites moi ce plaisir. Et d’ailleurs, vous ressemblez trop à un goorjigueen, vous êtes trop doux pour être un vrai mec. Et puis vos manières… Heureusement pour moi, j’ai la chance que ça ne se voit pas. » dit-il sur un ton taquin…

Crédit photo : Diké
Crédit photo : Diké

Je quittai ces lieux en courant presque. Je sus que je ne guérirai jamais si j’étais malade. Plusieurs possibilités s’offraient alors à ma pauvre personne. Me suicider pour en terminer avec cette nature nauséabonde. Épouser Coumba, la cousine préférée de ma mère. Rentrer à New-York, continuer ma petite vie de famille en faisant une croix sur les miens, ma religion, ma culture et ma tradition. Ou avoir une double vie comme le Monsieur du cimetière. Aucune de ces options ne m’allait. Je me dégoûtais. Je décidais de changer de religion et me rapprocher de Dieu. C’est ainsi que je suis devenu prêtre à New York. J’ai abandonné Dave et les enfants pour me concentrer sur ma religion. Je croyais en avoir fini avec cette seconde nature, cette infirmité, ce crime immoral, cet immense péché, mais en réalité je me trompais. Ce fut pire dans la maison de Dieu. J’y ai rencontré le petit Karl et je suis devenu son monstre.

Aminata Thior