Au Sénégal, le journalisme est au plus bas de sa réputation. Et pourtant, nous avons la meilleure école de journalisme dans la sous-région : le CESTI.  

Avec la prolifération des sites d’informations en ligne, écrire pour faire du buzz est comme un mot d’ordre partagé entre les différents acteurs de la presse. Les manquements sont nombreux : le manque de formation de certains journalistes, l’absence de qualité dans le fond et la forme des contenus, la non diversification des sujets traités (la politique a pris le dessus sur d’autres domaines essentiels comme l’économie, l’environnement, la santé et l’éducation), l’éthique et la déontologie sont effacées des manuels de journalisme et les moyens financiers font toujours défaut dans les rédactions.

Aujourd’hui le lecteur a totalement perdu confiance en la presse et est en demande d’un nouveau genre de journalisme. Celui qui traitera des sujets d’intérêt public de manière approfondie. Celui qui mettra le nez dans les affaires qui gangrènent le pays. Un genre qui s’apparenterait à du journalisme d’investigation à la Médiapart. Mais les Sénégalais sont-ils réellement prêts pour ce journalisme d’investigation?

Plusieurs faits me poussent à me poser cette question. A quoi servirait un journalisme d’enquête si derrière on sait qu’il n’y aura aucune mesure prise pour remédier au problème soulevé ou aucune sanction ne sera appliquée au(x) responsable(s) d’un scandale ? Faisons d’abord le constat sur quelques affaires et le résultat qui s’en est suivi. En 2013, le commissaire Cheikhouna Keita avait révélé l’affaire de la drogue dans la Police Nationale. Il a été démis de ses fonctions puis l’affaire est classée sans suite. En 2014, le colonel Abdou Aziz Ndao dans son livre intitulé Pour l’honneur de la gendarmerie Sénégalaise, avait évoqué un certain nombre de sujets scandaleux. Il y a eu silence radio sur ses révélations. La même année, Cheikh Bethio Thioune a été mis en examen pour association de malfaiteurs, meurtres et complicité de meurtre avec actes de barbarie. Aujourd’hui, il n’est pas inquiété et est retourné à ses activités de Thiant. Tay la gueuneu ay tchi Pakargni, ses pas de danse n’ont jamais été aussi affinés. En 2015, le chanteur Thione Seck a été inculpé pour du trafic de faux billets, blanchiment d’argent... Aujourd’hui il se repose à côté de Diaga et serait peut-être présent le 4 Juin à Bercy à côté de son fils Wally Ballago. Hier encore, le rapport d’activités 2014-2015 de l’Office national de lutte contre la fraude et la corruption (OFNAC) a incriminé des hauts responsables de l’administration Sénégalaise. On est en train de spéculer en attendant que ça passe. Cet état des lieux des faits démontre plusieurs carences. Nos pouvoirs publics appliquent la loi du silence pour enterrer les affaires. Notre système judiciaire n’est pas indépendant pour ouvrir des enquêtes ou mener à bout des affaires déjà traduites en justice. Nos journalistes ne sont pas suffisamment engagés et indépendants pour mener des investigations sur certaines affaires. Et nous les lecteurs et citoyens, sommes trop passifs et peu exigeants envers ceux qui nous informent et nous dirigent.

Et l’engagement dans tout cela? Avons-nous des journalistes engagés prêts à mettre en place tout un système pour faire du vrai journalisme d’investigation?

D’autres éléments m’interpellent également sur un potentiel “Médiapart Sénégalais”. Cette  plainte pour diffamation que reçoivent régulièrement les journalistes, n’est-il pas un moyen de dissuasion à l’investigation au Sénégal? La question se pose car l’histoire a démontré que dès qu’un papier sensible accuse un membre du pouvoir, le journaliste concerné est arrêté pour diffamation. La question donc des moyens financiers se pose. Il faut de l’argent pour payer des avocats et assurer sa survie. Et au delà des attaques judiciaires dont le journaliste peut faire l’objet, un important capital financier est nécessaire pour :

  • Acheter des informations. Hé oui, certaines sources d’informations peuvent être payantes
  • Payer convenablement les journalistes et assurer une indépendance de l’information. Un point important quand on voit que la pratique du per diem a de beaux jours devant nous.
  • Mener une refonte totale des rédactions en intégrant des journalistes, des développeurs et des infographies. Un travail d’équipe quasi inexistant dans nos contrées.

Et l’engagement dans tout cela? Avons-nous des journalistes engagés prêts à mettre en place tout un système pour faire du vrai journalisme d’investigation? Qu’est devenu Libération de Yaham Mbaye? Et la Gazette de Abdou Latif Coulibaly? Et le Journal Enquête, fait-il le job comme on s’y attendait? Que va devenir Melentane, le site d’investigation de Mamadou Sy Tounkara et Oumar Bâ? Va-t-il tenir ses promesses ?

Et les lecteurs ou citoyens dans tout ça ? Nous n’arrêtons pas de réclamer une information approfondie et juste. Mais dès qu’il s’agit de sanctionner, nous oublions la raison et faisons appel à l’émotion. Papa Thione dafa fébar, nagne ko bal té avancé. Thione Seck est malade, pardonnons-le et passons à autre chose. Après tout, il a beaucoup fait pour le pays. Et tonton Taïb, qu’on le sorte way, il est malade. Et ces politiques, diarouniou top, tous des incompétents.

Malgré ces contraintes dissuasives, je tiens à rappeler que le Sénégal évolue dans un environnement démocratique qui lui permettrait de proposer du vrai journalisme d’investigation. Nous ne sommes pas en Mauritanie, où le blagueur Mohamed Cheikh Ould Mkheitir a été condamné à mort pour avoir écrit un article jugé blasphématoire envers le prophète de l’islam. Nous ne sommes pas au Burkina où le journaliste Norbert Zongo a été assassiné pour son refus obstiné de garder le silence sur un meurtre impliquant l’entourage proche du Président Compaoré. Nous ne sommes pas en Algérie où Mohamed Benichou, directeur de publication du journal le Matin a été condamné à deux ans de prison pour avoir écrit sur la corruption qui régnait sous Addel Aziz Bouteflika. Mieux encore, nous sommes parfois considérés comme les sentinelles de la démocratie en Afrique.

En somme, est-on prêt pour du journalisme d’investigation s’il y a défaillance sur tous les maillons de la chaine (Journalistes .Citoyens. Politiques. Justice.), malgré notre contexte favorable ?

Aminata THIOR