Bon, c’est le ramadan. La période des prêches. Un mois où la foi est courtisée par bon nombre de musulmans. En général, le temps est lent, les ventres gargouillent et l’esprit est réceptif aux belles paroles divines. Et moi, je viens vous proposer un billet ennuyeux. Mais attendez, ne partez pas, il faut que je vous précise quelques éléments.

Ramadan_Sénégal2Mon billet ennuyeux a sa place au milieu de toutes ces conférences religieuses qui ont remplacé les khew,  ces festivités que nous adorons tant : baptêmes, mariages, parrainage,… De toute façon, vous retrouverez ce genre de sujet ennuyeux que je vous propose ici avec nos prêcheurs, ces vedettes qui ont envahi nos télés et radios en cette période où le rappel des paroles de Dieu et de son prophète (PSL) nourrit les cœurs. Alors restez et discutons un peu de quelques unes de nos incohérences quant à la pratique de “notre islam”. Oui, notre car nous la pratiquons tellement à notre manière que des interrogations s’imposent.

Mais juste avant de vous ennuyer, permettez-moi de faire quelques rappels sur le Sénégal. Pays à 94% de musulmans. Peuple galvanisé dans sa bonne pratique de l’islam. Peuple se glorifiant de sa tolérance, de sa pratique pacifique de l’islam mais aussi et surtout de sa foi. Et je rajouterai, peuple tellement incohérent dans sa pratique de l’islam.

C’est bon, vous allez commencer la lecture ennuyeuse. Vous avez le choix entre partir ou rester découvrir ce qu’est un billet ennuyeux que je veux partager absolument avec vous. Bon, on enchaîne avec nos incohérences dans notre pratique de l’islam.

Atteinte à la dignité humaine

Pendant que nous clamons haut et fort notre tolérance et notre foi, nous continuons de refuser des mariages entre deux musulmans consentants. Oui, nous sommes en 2016 et des unions ne se scellent pas au Sénégal à cause des problèmes de caste. Nous continuons de refuser le mariage de nos filles si les prétendants ne sont pas du même niveau social (et vice versa). Si vous doutez toujours de ce phénomène, je vous conseille d’ouvrir les yeux en ligne. La récurrence de ce genre de témoignages sur les réseaux sociaux est sidérante. Je vous conseille également de vous ouvrir à vos amies, cousines et sœurs, elles vous diront leur souffrance sur les motifs de leur refus de mariage. Et pourtant, nous nous disons musulmans. Et pourtant, nous remplissons les mosquées. Et pourtant, nos cœurs sont remplis des paroles de Dieu. Quelle incohérence !

Pourquoi pensez-vous que l’élite musulmane sénégalaise envoie ses enfants dans les établissements d’enseignement privés catholiques de Dakar ?

Champions du monde de la passivité

D’ailleurs, j’aurais dû commencer à vous ennuyer en parlant de certains principes basiques que l’islam prône et que nous ne respectons pas. Le respect de la parole donnée est une utopie dans nos contrées. La discipline, la rigueur, la qualité, le respect de l’autre et le sens de l’organisation sont des notions que nous cherchons en vain dans nos maisons, nos bureaux, nos transports publiques et nos administrations. Pourquoi pensez-vous que l’élite musulmane sénégalaise envoie ses enfants dans les établissements d’enseignement privés catholiques de Dakar ? Pour retrouver justement ce qu’elle ne peut mettre en pratique elle-même. C’est un fait. Et le sort que nous réservons à nos fils et petits frères de la rue ? On en reparle encore et encore ? Et qu’en est-il de la sexualité ? Nous oublions qu’il y a un enseignement sur la sexualité dans l’islam et que le prophète (PSL) parlait souvent de sexualité à ses disciples*. Que faisons-nous de ce sujet dans les faits ? Les parents ne parlent pas de sexualité à leurs enfants. Non seulement ils oublient que le non-dit et l’interdit attisent la curiosité, mais ils s’attendent à ce que les mômes soient sages. Mais bien sûr, pourquoi pas! Et quand nos prêcheurs vedettes nous parlent de sexualité, cela devient du buzz car nous sommes plus à l’aise dans la pratique du sexe que dans son enseignement oral. Mais quelle incohérence !

Soukeuru Koor par force

lPendant ce même mois béni du ramadan, en parallèle des bonnes paroles répandues dans les airs, les maisons et l’espace public, certaines femmes sénégalaises musulmanes mariées démunies sont en train de se ruiner et de stresser pôur le soukeuru koor, ce fameux cadeau (en général du sucre) à donner à la belle famille au début du mois de ramadan. Vous connaissez ? Cette coutume devenue presque obligatoire où le symbole sucre est aujourd’hui remplacé par des tissus de valeur et de l’argent. Le tout à envoyer à la belle famille pour s’assurer de la bonne quiétude dans son mariage. Celles qui n’ont pas les moyens paniqueront mais feront quand même le nécessaire avec difficulté et celles à l’aise financièrement porteront le débat sur le cadeau de luxe à offrir. Soit! Dans les maisons, les époux diront que ce sont des histoires de femmes. Bon ça, c’est une forme de fuite de responsabilité. Et la belle-famille de son côté, attendra son dû de pied ferme. Et pourtant, durant toute la journée, nos prêcheurs vedettes n’ont pas arrêté de nous rappeler que l’islam ne recommande pas ces pratiques. Durant toute la journée, ils auront rappelé qu’il faudrait faire cette aumône aux plus démunis. Nous n’avons cure de toutes ces recommandations. Quelle incohérence!

Et si nous nous donnions cette aumône à ces groupements de femmes ? Ou à ces entrepreneurs  qui pullulent dans le pays ? Ou à ce soutien de famille ?

Sélectif dans la pratique religieuse

Attention, je vous préviens, cette dernière incohérence est la plus ennuyeuse de toutes. Elle pourrait parler à quelques mères Térésa. Allons-y mais vous êtes prévenus. Au Sénégal, pensons-nous réellement appliquer ce que l’islam dit sur la zakat, cet impôt obligatoire à donner aux plus démunis ? Il ne s’agit pas du mouroum koor, cette aumône à donner à un nécessiteux à la fin du ramadan. Non, il s’agit d’un prélèvement obligatoire à faire sur ses biens et à donner à une personne éligible, pauvre en général. Je vous avais prévenu, ça sent du mère Térésa tout cela. Ces phrases qu’on aimerait entendre et lire de temps en temps mais pas plus. Sa pratique ne correspond pas à nos réalités. La zakat est un des cinq piliers de l’islam, comme la prière ou le jeûne du mois de ramadan. Il est obligatoire pour tout musulman avec certains critères. Cependant c’est le pilier de l’islam qui est le moins respecté au Sénégal. Des organisations comme le Fonds Sénégalais pour la Zakat s’activent en ce sens. Mais soit elles sont peu nombreuses, soit non soutenues dans leurs actions. Quelle incohérence ! Et si nous nous donnions cette aumône à ces groupements de femmes ? Ou à ces entrepreneurs  qui pullulent dans le pays ? Ou à ce soutien de famille ?

Bon, c’est fini. J’arrête de vous ennuyer. Je tenais sincèrement à partager ces incohérences (loin d’être exhaustives bien sûr) en ces temps où je n’entends que de belles paroles sur notre foi et notre tolérance.

Oui, c’est un fait : nous avons une pratique très pacifique de l’islam. On n’a pas encore coupé la main d’un voleur à ce que je sache. Si ? Pareil, nous n’avons pas encore coupé la tête de celui ou celle qui a commis l’adultère. Alors, et si nous utilisons cette islam pacifique pour se développer intellectuellement et financièrement ?

Aminata THIOR

* Sexualité dans l’islam : l’exemple qui me vient en tête c’est quand le prophète (PSL) disait à ses disciples : “quand vous allez vers vos femmes, n’oubliez pas d’envoyer des messages” (faisant allusions aux préliminaires)