Lundi dans 2 jours, les musulmans du monde vont célébrer la fête du mouton. Comme tous les ans, aux États-Unis, Obama souhaitera une bonne fête aux musulmans de l’Amérique, la Grande Bretagne fera de même avec ses citoyens et résidents musulmans, et en France, on notera un silence de mort dans les institutions officielles. Ah, le malaise actuel au pays de la liberté! N’empêche, l’aïd el kebir est en train de se préparer et elle aura bien lieu. Elle sera fêtée dans l’intimité des maisons et appartements. Seul, en famille ou entres amis.

Par ailleurs, cela fait 10 jours que mes demandes vers l’Afrique sont gelées. Les messages “Pourrait-on le reprogrammer pour après l’aïd stp” et “Désolé(é), je suis pris(e) par les préparatifs de la fête” remplissent ma boite email. Et le énième email de ce matin du même type m’a plongé dans des souvenirs lointains. Petite au Sénégal, je n’aimais pas trop les préparatifs de ce genre de fête. Les heures passées chez la cousine coiffeuse étaient un supplice, une torture pour moi. Rien que d’y penser, je sens la racine de mes cheveux “frissonner”. Je la revois encore tirer sur mes cheveux comme si cela allait lui donner la force de tresser en moins de 2h, les 10 autres têtes qui l’attendaient. Ensuite, il fallait courir derrière le tailleur qui ne finissait jamais à temps les tenues pourtant données longtemps à l’avance. Je revois encore mon père faire un scandale chez le couturier. La honte que je ressentais en voyant tous ces yeux rivés sur lui était immense. Non c’était trop pour la paresseuse et peureuse que j’étais. Adolescente, lycéenne,  je n’avais plus le temps de me plonger dans des préparatifs de fêtes de l’aïd. J’avais choisi de passer du temps avec les mathématiques et la physique au lieu de faire un tour chez la tortionnaire, la coiffeuse. J’en avais enfin fini avec ce beau parleur de tailleur qui ne manquait pas de jurer que j’aurai ma tenue avant la fête et de faire des commentaires sur mes hanches. “Xalébi, yaw mom hanchou nga deh – Jeune fille, vos avez de belles formes généreuses…”. Pervers, le traitais-je dans ma tête. C’est avec la coiffure bas de gamme et rapide à faire appelée “life (des mèches faites avec ses propres cheveux)” dans certains pays de l’Afrique subsaharienne et une robe de Mum que je recevais les invités occasionnels le jour J au soir, à la maison. Lorsque je retournais à l’école après les vacances octroyés pour la fête de l’aïd, je retrouvais les quelques rares filles de ma classe avec la même coiffure que moi : les life. Puis les discussions s’enchaînaient sur les exercices qu’on avait pu faire pendant les vacances (ces jours qui devraient nous permettre de préparer l’aïd). Ailleurs dans le lycée, on retrouvait une ambiance de fête. Les belles tenues de la Tabaski (nom de la fête du Mouton au Sénégal) étaient ressorties et les jeunes filles rivalisaient de leurs belles coiffures.

Sortie de mes souvenirs aigres doux, je décide de prendre mon appareil photo et mon dictaphone pour sillonner les rues du 18ème arrondissement de Paris afin de détecter les préparatifs de cette grande fête musulmane.

 

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Il fait beau. Il est environ 12h. Nous sommes vendredi, à 2 jours de la fête de l’aïd el kebir, à Barbès, dans le 18ème arrondissement de Paris. Ce quartier qui regroupe une grande communauté de l’Afrique subsaharienne et du Maghreb et que certains appellent Little Africa, bat son plein. La sortie du métro grouille de monde. J’aperçois le grand magasin Tati et je me dis tiens, et si on allait demander si la fréquentation de l’enseigne a augmenté ou pas ces dernières semaines en vue de la préparation de la fête. Il n’en est rien. “Il n’y a pas plus de monde que d’habitude”, me répond le chef du stock du magasin. Je le remercie, sors du magasin et longe le boulevard de Barbès qui doit me mener à Château Rouge, cet autre lieu très prisé par la communauté africaine à Paris. Sur ma route, je rencontre deux mamans maliennes. Elles étaient en train de discuter dans une langue qui m’était inconnue. La cinquantaine, je leur donnerai. L’une vendait du jus de bissap (hibiscus rouge) et de bouy (pain de singe) congelé dans de petites bouteilles, le tout mis dans un sac de supermarché. L’autre était certainement une connaissance de la première, restée échanger quelques salamalecs. A ma question « allez-vous fêter la Tabaski?« , elles me répondirent oui. “Mais moi, je viendrai travailler et le soir je cuisinerai pour la famille”, ajoute la vendeuse dans un français approximatif. Son amie enchaîne en précisant qu’elle fêtera bien la Tabaski à la maison ce lundi. “J’ai dépensé beaucoup d’argent pour cette journée. J’ai acheté du bazin (tissu africain) et fait faire nos tenues au Mali et cela m’a coûté assez cher pour ne pas en profiter”, m’affirme-elle. Justement en parlant de bazin, j’aperçus la boutique Mama Getzner sur la rue Polonceau qui aujourd’hui n’enregistre pas de file indienne. Ma discussion se passa très bien avec elles jusqu’au moment où je sortis mon dictaphone pour enregistrer notre conversation. A la vue de cet objet, avant même que je ne leur demande si elles acceptaient d’être enregistrées, la vendeuse avait perdu les quelques mots français de son vocabulaire, puis l’autre s’était sauvée presque en courant, avec un au revoir furtif à son amie. J’éclatais de rire tout en remerciant la vendeuse et en prenant la direction de la boutique Mama Getzner.

J’arrive dans ce fameux magasin où il y a juste quelques semaines, une immense queue d’humains s’ajoutait au décor et se voyait au loin. La boutique est située sur une rue en pente. Elle est très étroite et construite en longueur. A l’intérieur, quelques rares clientes aux mines indécises et 3 ou 4 employés y circulaient. J’enchaîne sur un ton familier en demandant le pays d’origine des clients du magasin. L’un des employés me lance sur le même ton : “99% de nos clients viennent du Sénégal et il y a aussi beaucoup d’Algériens”. Ah bon, des Algériens ? rétorquai-je. “Oui, oui« , continuait-il. La discussion allait bon train lorsque l’un des gérants de l’enseigne me demanda la raison de mes nombreuses questions. “Pour écrire” était le début de la phrase que je n’ai pas finalement terminée. “Le patron ne veut pas qu’on écrive un livre sur Mama Getzner” me coupa-t-il, sur un ton mi-désagreable, mi courtois. Là encore, j’éclatais de rire car j’avais bloqué sur l’expression “écrire un livre”. L’atmosphère se détendit lorsque j’ai pu expliquer mon besoin. Ceci étant, je n’ai pas eu le droit de prendre une photo, et je ne dois pas « écrire un livre sur  Mama Geztner”. Je les remerciais et continuais ma recherche de la fièvre de la Tabaski dans le quartier africain de Paris.

A la sortie de la boutique de Bazin, je rencontre Amy, Sénégalaise, la quarantaine. Elle me répond qu’elle ne fêtera pas la Tabaski ce lundi. “Je viens tout juste de commencer un nouveau job, je ne peux pas me permettre de poser un jour de congé”. Monia, ivoirienne, la quarantaine également, ira travailler ce lundi. “Je rentre comme ça d’Abidjan, je ferai la fête le soir après le boulot”, me dit-elle sur un ton d’évidence. Je rentre dans une boutique de bijoux en or et je demande s’il y avait une plus grande fréquentation ces dernières semaines. Le gérant, assis nonchalamment derrière son comptoir, me précise NON d’un signe de la tête. En quittant la rue Polonceau, je prenais des photos, ce qui intrigua fortement un homme, la trentaine. Il me souriait bêtement. Ce genre de sourire idiot qui vous donne envie de demander à l’auteur le pourquoi de ce spectacle. “Votre appareil est sophistiqué” vous répondra-t-il, avec le même sourire bizarre. Ah non, il est pourri, vous lui retournez. « Ah! Et vous l’avez acheté à combien? » Vous lui donnerez le prix! Et vous enchaînez sur ce qui vous intéresse : vous êtes de quel pays? Le Burkina Faso. Ah vous êtes musulman? Et là, il vous regarde avec les yeux écarquillés, la tête en arrière, comme s’il avait vu le diable en personne. Pour finir, il se sauve comme il était apparu. Et à cet instant, c’est vous qui arborez ce sourire bête et con sur la tronche.

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Je passe à la rue Myrha, dans un salon de coiffure spécialiste des tresses africaines. Hawa, la gérante, m’accueillit chaleureusement comme si nous nous connaissions depuis fort longtemps. L’endroit était presque vide. Une télé accrochée au plafond au coin gauche à l’entrée et une coiffeuse en train de s’affairer sur la tête d’une des rares clientes du salon donnaient vie au lieu. Là non plus, il n’y a pas plus de monde ces dernières semaines. “C’est pendant les fêtes de fin d’année qu’il y a un afflux de clientes mais pas pendant les fêtes religieuses, nous n’avons rien”, me dit-elle sur un ton de dépit. Le constat était le même chez l’atelier de couture qu’elle gère également. “Le carnet de commande est aussi vide qu’il y a deux mois« , ajouta -t-elle. Ma demande d’enregistrer notre conversation et de prise de photo du salon fut gentiment refusée. Je la remerciais et continuais ma route. Sur mon trajet, je passais dans les magasins d’extensions de cheveux. Là encore, c’est aussi presque le désert. Et aujourd’hui et les semaines passées. Dans la rue, ma tignasse attirait les coiffeuses de Château Rouge comme le miel attirerait des abeilles. J’en profitais pour connaître l’affluence de leurs clientes par rapport à la fête de Tabaski. Si certaines ont préféré prendre la tangente, d’autres m’ont répondu sur un ton dépité. C’est le cas de Idia : “il n y a pas beaucoup de clientes dans ce coin. Je suis Guinéenne, je suis arrivée à Paris il y a 6 mois et je m’attendais à avoir beaucoup de têtes à tresser pendant la fête de Tabaski. Je suis déçue. Ce n’est pas comme au pays”, dit-elle, dégoûtée et dépitée. Le niveau élevé de sa colère ne me permettait pas de poser une question de plus. D’ailleurs, je n’ai plus de questions, je rentre. il n’y a rien de grouillant ici. Et ils ont peur des dictaphones. Et puis à quoi ça sert de préparer une fête de ce genre ? ça ne sera jamais comme là-bas.

 

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Sur le chemin du retour, j’entends la voix d’un homme me dire, “ Aminata, fais attention à ton appareil. Ici, on va te l’arracher vite fait.” Je me retourne et tombe sur Iba, le fils aîné de la voisine à Dakar. C’est la 2ème fois que je le rencontrais accidentellement dans le 18ème. Nous discutions comme si nous nous étions jamais quittés. En réalité, cela faisait 10 ans que je ne l’avais pas vu. Lui non plus ne fêtera pas la Tabaski. “Le boulot, puis je suis seul. A quoi bon?« , me dit-il sur un ton détaché mais amer.  Je lui fis un large sourire et lui demanda une photo. Je voulais absolument un souvenir de cette journée.
Aminata THIOR