Deux livres ont marqué la petite fille que j’étais autour de mes 8 – 10 ans : “L’Étranger” d’Albert Camus et “Une si longue lettre” de Mariama Bâ. J’étais frustrée de ne pas saisir l’essence et la profondeur du livre de Camus d’une part, triste et transportée par chaque personnage décrit dans la lettre de Ramatoulaye à Aïssatou (les 2 principaux personnages d’ “Une si longue lettre”) d’autre part. Mon envie, mon objectif, mon ambition d’être une femme libre et financièrement indépendante est en grande partie née à 8 ans, lorsque j’ai terminé l’œuvre de Mariama Bâ, révoltée, le cœur gros et lourd. J’appris ensuite que l’auteure n’était plus de ce monde, et là s’est installée une profonde tristesse sur sa disparition et sur le fait que je n’en saurai pas plus sur elle et sur ses écrits.

Et miracle ! Il y a quelques mois, je suis tombée sur un post de la blogueuse et écrivaine Ndeye Fatou Kane où elle évoquait un livre sur la biographie de Mariama Bâ écrite par sa propre fille, Mame Coumba Ndiaye. Bien sûr, je n’ai pas tardé à me procurer ce bouquin qui porte sur la femme qui a marquée mon enfance, ma vie de fille, d’adolescente et de femme.

La vidéo ci-dessous vous donne un rapide aperçu des thèmes abordés dans cette biographie et je vous invite également à faire un tour sur le blog de NFK pour lire sa note de lecture.

Et comme j’avais besoin d’aller plus loin que ces quelques minutes passées devant la caméra à sautiller, je vous livre ici quelques points marquants de ma lecture. Des points marquants devenus prétextes pour évoquer des thèmes qui touchent mon quotidien d’Africaine et de femme que ce livre a fait surgir. Même si cela peut ressembler à une note de lecture, ce n’est pas tout à fait le cas.

Mariama Bâ ou les allées d'un destin par Mame Coumba Ndiaye
Mariama Bâ ou les allées d’un destin par Mame Coumba Ndiaye

Le devoir de nous raconter notre histoire et nos héros

Je pourrais vous dire plus de choses sur Bernadette Chirac que sur Elisabeth Diouf (la première dame sénégalaise, femme d’Abdou Diouf). Je pourrais vous raconter une quantité d’anecdotes sur la carrière musicale de Florent Pagny amis très peu sur celle de Youssou Ndour. J’en sais plus sur François Hollande que sur Macky Sall. Et la liste est longue ! Pourquoi cela ? Parce que j’ai énormément lu et regardé de documentaires sur ces personnalités de mon autre culture que sur celles de mon pays et continent de naissance. Parce qu’il existe une quantité de littérature – à leur avantage ou non – qui retrace leur vie, leurs passions, leurs carrières, leurs engagements et presque zéro pour celles de mes origines. Vous me direz peut-être que c’est parce que nos personnalités politiques et historiques africaines sont racontées via la tradition orale et vous conviendrez avec moi des limites de cette tradition avec notre génération. Si les écrits ont cet avantage de fixer la pensée, l’histoire et les Hommes, la transmission à l’oral, elle, a l’inconvénient de dénaturer le message d’origine à cause de la compréhension et transmission subjective qu’elle peut subir. Et pire encore, si jamais un porteur de fortes connaissances dans un ou plusieurs domaines n’est plus de ce monde, c’est tout un savoir qui disparaît avec elle. Cela nous fait penser au célèbre proverbe de Amadou Hampâté Bâ : “En Afrique, quand un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle.”

Il y a seulement un an, je partageais avec des proches ma déception d’en savoir plus sur les premières dames occidentales qu’africaines ; dans la foulée je découvre qu’un livre a été écrit par un journaliste français de RFI sur les premières dames africaines. C’est très bien, mais pourquoi ce sont toujours les autres qui écrivent sur l’Afrique et les africains et pas toute cette pléthore de journalistes, auteurs et sociologues dont dispose le continent ?

Je vous raconte cette expérience car quand j’ai ouvert ce livre de Mame Coumba Ndiaye pour enfin découvrir qui était Mariama Bâ, j’ai eu un choc dès les premières pages (page 12). Oui un choc. L’inconvénient avec les individus passionnés, c’est qu’ils sont souvent très sensibles à certains détails qu’ils remarquent dans le domaine tant aimé. Et c’est mon cas. J’ai ressenti cette douleur que vous avez lorsque votre doigt se coince dans une porte ou lorsque votre pied cogne un objet dur et volumineux ou encore ce pincement de coeur que vous avez lorsqu’on vous apprend une mauvaise nouvelle. Oui, je venais d’apprendre la première raison majeure qui faisait que j’avais la biographie d’une grande dame de la littérature sénégalaise et africaine entre mes mains.

Voici donc cette première raison majeure. Je cite l’auteure Mame Coumba Ndiaye :

Premièrement par souci d’ordre pédagogique, j’ai surtout pensé aux étudiants étrangers qui ignorent les pratiques africaines et, de ce fait, ne cessent de solliciter la famille, ainsi qu’aux conditions difficiles dans lesquelles certains sont contraints de faire le voyage, pour se documenter sur l’auteur dans le cadre de la soutenance de leur thèse ou mémoire de fin d’études.

Et pour les millions d’Africains de toutes les générations, de tous âges, de tous milieux sociaux confondus qui ont été marqués par l’écrivain Mariama Bâ et par son oeuvre emblématique “Une si longue lettre” ? Et pour les nouvelles générations africaines ?  Ne constituent-ils pas une raison majeure suffisante pour faire cette biographie ? Telles étaient mes premières interrogations lorsque je lu cette phrase.

La douleur et le choc émotionnel que j’ai ressenti dans ce passage du livre me pousse à rappeler, dire, implorer à tous les témoins de l’histoire africaine, de figures historiques, leur devoir de nous raconter notre histoire et nos héros.

Racontez-nous notre histoire et nos héros. Ne nous laissez plus orphelins de notre histoire. Ne laissez plus les autres nous raconter notre histoire. Parce qu’ils le feront à partir de leurs propres contextes. Parce qu’ils le feront au travers de leurs propres cultures. Parce qu’ils le feront avec leurs sensibilités et dans leurs paradigmes propres .

 

Une si longue lettre de Mariama Bâ.
Une si longue lettre de Mariama Bâ.

Je le répète car j’y tiens, Mariama Bâ avait touché des millions d’hommes et de femmes en Afrique avant de toucher l’international. L’auteure même le raconte et rappelle dans son essai. Alors, ne serait-ce que pour ces gens-là, ne serait-ce que pour les vies qu’elle a marquées, ne serait-ce que pour l’histoire sénégalaise et africaine, ce livre devait exister. Cette étude sur la vie de l’écrivain Mariama Bâ devait être écrite et vulgarisée avant même que d’autres en fassent la demande.

Oui l’Afrique et l’Africain doivent s’ouvrir mais cela passe par une connaissance de soi et de son histoire. C’est un des meilleurs moyens pour la jeunesse africaine de ne pas absorber passivement et bêtement toutes pensées ou courant venant de l’extérieur.

Ne ressentez-vous pas ce sentiment de perte quand de grands journalistes, politiques, sociologues, artistes africains meurent sans avoir laisser des écrits témoignant de leur époque, de leurs expériences, de l’histoire de leurs pays et du continent ?  Que diriez-vous à votre enfant dans 10 ans lorsqu’il vous demandera “papa, maman, qui était Papa Wemba ? Lui sortir une chanson du roi de la sappe est-elle une réponse suffisante pour lui parler de ce monument de la musique africaine? S’il vous pose la même question sur Doudou Ndiaye Coumba Rose? Allez-vous encore lui sortir des phrases élémentaires qui n’expliquent en rien la référence et sagesse que symbolisait cet homme? A part les témoignages d’un grand griot sénégalais sur le parcours de Youssou Ndour, l’homme, le musicien (et non le politique), la référence musicale planétaire, le visionnaire, qui peut aujourd’hui nous dire, quels étaient les moments forts de sa carrière? Comment les a t-il vécus? Quels étaient ses moments de doutes ? Ses échecs? Qui peut aujourd’hui nous raconter, à part l’intéressé lui-même ou celui qui trouvera nécessaire de mettre sur écrit pour nous et les générations futures, comment un gamin de 10 ans, originaire d’un quartier populaire de Dakar, passionné par la musique s’est transformé plus tard en entrepreneur puis chef d’entreprises et aujourd’hui en homme politique? Encore une fois, la liste est longue. Je pourrais continuer à citer des héros, références, figures historiques dont les parcours et vie politique doivent être connus par les jeunes générations africaines.

Penser l’Afrique c’est aussi penser à la raconter et ce, de manière sincère. Oui, il faudra de la sincérité dans la restitution de l’histoire sinon elle n’a aucune valeur pour ceux qui s’en appuieront. Être sincère dans ce cas, c’est dire la vérité, que cela soit un récit sur la vie de l’auteur ou sur l’histoire. Cette notion de vérité est essentielle et se pose très souvent lorsqu’on tient des ouvrages écrits par des politiques africains. Bon nombre d’entre eux racontent très peu de manière factuelle et sincère, le déroulé d’un épisode politique des pays africains. On en a eu l’exemple d’une oeuvre récente avec les mémoires du président Abdou Diouf. Il s’agissait d’un manuscrit où on louait les louanges d’untel, justifiait une telle prise de position auprès d’untel marabout et enfin remerciait certains compagnons de combat. La volonté de restitution de l’histoire aux futures générations africaines est alors quasiment inexistante dans ces livres politiques. Donc de la même manière que c’est nécessaire, utile et urgent de raconter notre histoire et nos héros par l’écrit, de la même manière c’est nécessaire de le faire avec sincérité.

Femme libre et femme engagée

Passé cet incident sur la première raison majeure de la naissance de cette oeuvre historique, on est très vite absorbé par le récit livré par Mame Coumba Ndiaye. Cette auteure que je découvre avec cette biographie est excellente dans la description. C’est comme si elle m’avait pris par la main pour me faire vivre des scènes de vie de Mariama Bâ, tellement qu’elle est précise dans la description qu’elle donne du personnage, de son environnement et de son vécu, le tout avec une écriture accessible mais ô combien poignante et percutante. Ainsi, hormis la profonde éducation religieuse de Mariama Bâ, sa beauté et son intelligence, l’auteure nous fait découvrir une femme libre. Cette caractéristique est donnée dès les toutes premières pages de cette biographie et sera détaillée tout au long du manuscrit. Une liberté qui lui a coûté 3 divorces et remariages. Nous étions dans les années 60-70, dans une société hyper patriarcale et traditionaliste, il en fallait du courage et un immense besoin de liberté pour faire le choix d’assumer 3 ruptures conjugales et subir toute la pression sociale qui en découlait. De plus, Mariama Bâ, avec d’autres femmes du Sénégal et des pays de la sous-région ouest-africaine, faisait partie des pionnières de la promotion de la femme africaine. Cette génération de femmes sorties de l’école des jeunes de filles de Thiès et Rufisque (deux villes du Sénégal) refusaient “d’être les alliées pour la survie des privilèges injustifiées” (sous entendu, les privilèges qu’avaient les hommes de leur génération).

Et c’est ainsi que Mariama Ba décrivait cette époque :

Comme toute nouveauté, notre promotion suscitait beaucoup de critiques malveillantes. Elle avait ses détracteurs, ce qui était assez surprenant, surtout dans les rangs des intellectuels. Tout ce qui touchait à l’émancipation féminine était perçu avec hostilité. De partout, nous étions celles qu’on montrait du doigt, accusées de perdre notre identité. On nous en voulait. Mais curieusement, tous voulaient nous posséder.

Je ne sais pas vous, mais personnellement j’ai cette obsession de vouloir savoir quels étaient les combats de nos aînés, grands-parents et arrières grands-parents. Quel était leur avis sur tel ou tel sujet? Comment ont-ils résolu tels ou tels autres maux de leur vivant. Donc lire ces lignes qui racontent l’ambiance sociétale de l’époque me réjouit énormément.

Puis les quelques lignes que je tiens absolument à vous livrer ici témoignant de la hargne de Mariama à vouloir être libre m’ont fait penser à la souffrance morale que vivent certaines femmes mariées sénégalaises ou africaines, et leur désarroi quand elles sont confrontées à faire un choix entre rompre une liaison conjugale infernale ou garder un statut de mariée quelque soit le degré élevé de violence physique et psychologique qu’elles peuvent subir. Je ne le répéterai jamais assez, mais ces femmes existent et il suffit de lever les yeux pour les voir.  Une minorité de femmes qui s’affirme ne doit pas empêcher de croire en l’existence d’une majorité silencieuse, souffrante et soumise, scolarisées ou non. Ces femmes, nous les côtoyons tous les jours. Ce sont nos mères, soeurs, voisines, collègues et amies. Avec l’accès facile aux nouvelles technologies, elles ont envahi les réseaux avec son lot de groupes fermés constitués essentiellement de femmes déversant des témoignages de violences conjugales, psychologiques pour la plupart, les unes plus douloureuses que les autres.

mariama-ba

 

Et voilà ce que Mariama Bâ disait sur son premier mariage et divorce :

Il me voulait tendre, empressée mais faible, dépossédée de tout “ce surplus” qui rentrait dans ma féminité. Il supportait mal les contradictions, détenait sans partage le monopole de la raison, convaincu de son bon droit et ce, à coup de magnifiques colères. Comme il était intelligent, sensible, doué d’une grande générosité, il était difficile de lui résister.Les conflits devenaient réels et fréquents. Il se révélait violent dans ses réactions. C’était une tempête quand il se déchaînait. Je n’avais pas compris jusque-là à quel point l’amour était destructeur. Une odeur de divorce flottait dans l’air de chaque orage.

Bien sûr qu’il y avait dans ses déboires un peu du mien. Obstinée, je suis d’un tempérament qui défie, aussi tenace que l’herbe qui prend sa revanche, reconquiert les terrains nus après chaque désherbage. Je prenais sans doute trop de place. J’avais osé être moi même, mais cela était inconscient de ma part. Néanmoins, j’avais le courage de mes opinions. En sus, un travail sur les bras, qui signifie sécurité, richesse en soi… C’était trop d’attributs à porter pour une femme de l’époque. Et ma vie de couple en a pris de veritables coups.

Avec le recul du temps, j’ai eu à découvrir que les humains n’aiment pas ce qui sort de la foule, ce qui touche à l’ordre sacré des choses. Il doit y avoir un danger que les autres perçoivent comme une bravade. J’étais trop jeune et trop peu expérimentée pour comprendre cette complexité de la vérité humaine

Non, ce n’est pas du spoil mais une réelle envie de vous pousser à lire ce livre. Une idée de l’état d’esprit de cette femme dans les années 70. Un réel aperçu de ce qu’était la vie de celle qui nous a présenté Ramatoulaye, cette femme digne et courageuse, personnage principal d’une si longue lettre qui a eu une vie conjugale tumultueuse, ployée sous le poids de la tradition. Une Ramatoulaye qu’on trouve aujourd’hui à Dakar, Bamako, Conakry, Paris, New York et partout ailleurs.

Lire et découvrir le vécu d’une grande dame de la littérature sénégalaise et africaine profondément humaine, pieuse et ouverte d’esprit tout en étant d’une lucidité hors paire et qui a choisi la liberté d’être soi-même que de rester dans un ménage qui la rendait malheureuse, me change énormément du discours que j’ai l’habitude d’entendre. En effet, dans un contexte africain où la meilleure des femmes mariées est celle qui sait souffrir en silence pour pouvoir récolter demain les fruits et ce, quelque soit les déboires de son homme, lire ces pensées de Mariama Ba m’a redonné espoir en la Femme mais cela m’a surtout fait penser à ces autres. Vous savez, ces autres qu’on traite de rebelles ou d’occidentalisées car elles ont osé briser les chaînes et “être elles-mêmes”. Oui, ces autres  femmes sénégalaises, africaines, vivant au pays ou dans la Diaspora et qui ont choisi de partir pour leur propre bien et pour celui de leurs enfants. Ces autres qui ont eu le courage de quitter leurs bourreaux car se trouvant plus importante qu’eux et plus importante d’un qu’en dira-t-on.

Et lorsque Mariama Bâ raconte l’expérience de son divorce à sa fille Mame Coumba Ndiaye, vous avez l’impression d’entendre les plaintes, peurs et pleurs de votre amie anciennement ou fraîchement divorcée sur son statut méprisant et méprisé de femme divorcée. Celle à qui vous rappeliez que c’est normal qu’elle craque parfois, qu’on ne sort pas facilement indemne d’une rupture conjugale. Celle à qui vous répétez sans cesse qu’elle a droit à une seconde chance et qu’elle trouvera forcément un autre, le meilleur cette fois-ci …

Voilà ce qu’elle disait sur son divorce :

La rupture est un apprentissage douloureux. Dans tout couple qui se sépare, il y a toujours la perte d’un équilibre. On ne défait pas aisément les liens ténus que tissent le mariage. J’ai divorcé mais je continuais de souffrir. La décision prise n’empêchait pas les bonds du coeur. C’était là, la difficulté que je n’avais pas évaluée en partant.

De surcroît, mon problème se trouvait accru par la pression sociale, trop vive à l’endroit de la femme divorcée. Dans ce milieu exigeant et cruel qui était le nôtre, la divorcée avait une place socialement dévalorisée, elle même qualifiée de “femme libre”, sans attache, qui goûtait rarement aux élans du coeur. C’était comme une anomalie, un sacrilège d’aimer la femme mûre, rompue aux pratiques de la vie conjugale.

Encore des mots d’elle signe de sagesse et d’intelligence qui sonnent toujours vrais à notre époque. Y a t-il quelque chose qui a changé concernant la femme sénégalaise, africaine divorcée de nos jours ? Je ne le pense pas. Ce qui est étrange dans tout cela, c’est que j’ai l’impression que tout ce qui touche à Mariama Bâ reste intemporel. Les thématiques abordées dans ses deux oeuvres les plus connues (Une si longue lettre et un chant écarlate) sont toujours d’actualité. Les maux qui l’ont poussé aux divorces sont eux aussi à l’ère du temps sous nos cieux.

Sa particularité à elle, ce qui n’est pas donné à toutes les femmes qui souffrent dans leur vie conjugale, c’était qu’elle était forte, courageuse et lucide : 

A cette école de la vie, on s’en sortait terriblement diminué. Mais je devais vivre. J’avais choisi de lutter. Et quand il m’arrivait d’écouter ces femmes larmoyantes, usées et déformées dans le renoncement, l’effroi qui montait en moi me donnait le courage d’affronter le cauchemar.

Donc cette notion de liberté, ce n’était pas qu’uniquement des paroles chez Mariama Bâ mais, c’était aussi des actes. Elle incarnait la liberté. Liberté de dire et de faire ce qui lui semblait juste, avec la forme certes, mais sans se soucier de la pression sociale qu’elle pouvait subir par la suite. Ecrit comme cela, vous pourrez facilement penser qu’elle était une rebelle, celle qui reniait sa culture et ses traditions. Loin de là. Elle était une de ses femmes africaines qui croyait trouver un équilibre entre la modernité et la tradition dans leur vie de couple. Celle qui ne concevait pas le bonheur de la femme en dehors du mariage. Et si une vie de famille assez mouvementée constituait quand même un frein à sa carrière d’écrivain, ce n’était pas le cas pour son engagement pour la cause féminine. Si elle avait la force et le courage de rompre, elle savait se battre pour les autres. Pour toutes celles qui avaient choisi de mourir à petit feu dans la souffrance.

Ces lignes en témoignent :

Mais le courage, le vrai courage, n’existe que pour ces femmes-là, celles qui ne vibrent plus, soudées à leurs fourneaux en refoulant leurs larmes, comme si la souffrance était une vocation pour la femme.

Je découvre ainsi une féministe qui se battait pour l’humain, pour plus de justice pour la femme. Elle ne se battait pas qu’uniquement contre les injustices et les préjugés que subissaient les femmes de sa génération et de son niveau social. Non. Son combat était dédié aux femmes rurales comme citadines, pauvres comme riches. Autant vous dire que la découverte de cette partie de sa vie m’a rappelé à quel point j’étais à l’aise avec ce mot féministe. Quelle soit à forte connotation négative ou pas. Quelle soit déformée ou non. Relire une Mariama Ba, intellectuelle africaine, ouverte d’esprit mais fortement enracinée dans sa culture et qui s’est farouchement battue pour que je dispose aujourd’hui de certains privilèges annihile tout débat autour de ce mot pour ma part.

De la nécessité d’innover dans la littérature

Encore une de ces oeuvres littéraires qu’on lit et qu’on se rende compte que les aînés de la littérature africaine ont déjà traité, dénoncé, analysé toutes les thématiques en rapport avec le continent et ses maux. Dans cet essai de Mame Coumba Ndiaye, on y découvre les écrits et pensées de Mariama Bâ sur la politique africaine avant et après les indépendances. Sur la place de la femme dans la société africaine. Sur le développement de l’Afrique. Sur le combat que chaque génération devait mener pour contribuer à la bonne marche des pays africains. Autant de thèmes qui continuent de faire couler de l’encre. Le pire c’est que leurs débats de l’époque sont nos débats d’aujourd’hui. On était en 1980, à la 32ème foire du livre de Francfort sur la fonction politique des littératures africaines écrites et elle parlait déjà de la nécessité de passer de la tradition orale à la tradition écrite, de l’engagement des écrivains africains dans les thématiques abordés dans leurs ouvrages, de l’obligation de la femme africaine à écrire et raconter des histoires et la nécessité de revaloriser les langues africaines afin d’atteindre la masse à qui cette littérature engagée et éducative est destinée.

Voilà ce qu’elle disait sur les langues africaines  :

L’écrivain africain écrit dans une langue empruntée. Nous devons respecter les normes de l’écriture d’autrui, même si nous l’asservissions à nos besoins. La dévalorisation de la langue empruntée ne traduit pas en effet, pas forcément l’engagement. Notre habileté à nous en sortir heureusement prouve encore notre puissance d’adaptation et de création. C’est avec difficulté que l’écrivain africain moule dans la langue étrangère des pensées, des sensations et des angoisses particulières, différentes de l’ex colonisateur. D’où parfois des brumes dans l’expression, une pensée livrée à moitié, faute d’expressions adéquates ou un message délivré en termes impropres, sans le sel et le piment particuliers à notre langue. D’autre part, la langue dont use l’écrivain n’est comprise et parlée que par une infime partie minorité de la population. Il risque donc fort de rater sa mission politique, son message ayant une portée restreinte, perçue en dehors du peuple auquel il s’adresse, dont il est censé répercuter les préoccupations et qu’il se propose de mobiliser en l’éduquant. Pour une action en profondeur, la revalorisation des langues africaines s’impose donc en même temps que l’alphabétisation de la masse dans ces langues.

Il arrive très souvent qu’on retrouve des bouquins (romans, essais, récits, …) écrits en 2016 et qui traitent de sujets déjà abordés par le passé. Ceux-là mêmes mieux documentés et écrits que ceux de notre temps. D’où la nécessité pour les actuels et futurs auteurs, d’innover. Innover soit sur les thèmes à aborder, soit sur le style, ou sur la profondeur des dialogues ou encore sur le choix des personnages. Enfin bref, proposer du neuf aux lecteurs que nous sommes.

Focus sur Annette Mbaye d’Enerville

annette-mbaye-derneville

Il m’est impossible de parler de ce livre de Mame Coumba Ndiaye sans évoquer cette dame sénégalaise qu’est Annette Mbaye d’Erneville. C’est grâce à elle si des millions d’africains et étrangers ont lu et apprécié le livre “le baobab fou” de Ken Bugul. J’apprends également dans cette biographie de Mariama Ba que si vous et moi avons eu la chance de lire “Une si longue lettre”, c’est également grâce à elle. D’autres pépites littéraires ont certainement vu le jour sous son impulsion. Première sénégalaise diplômée de journalisme , Annette Mbaye d’Enerville est aussi écrivaine et femme de radio. Elle figure parmi les pionnières de la littérature africaine. Une référence à écouter et lire, (re)découvrir et faire découvrir à la jeune génération africaine.

Un lecteur n’est pas dupe …

Certains grands auteurs ont l’habitude de dire qu’il ne faut pas prendre les lecteurs pour des dupes. Ils savent quand un récit est sincère et plausible et quand ça ne l’est pas. Je n’ai aucun doute sur la beauté, le niveau intellectuel, l’engagement et le courage de Mariama Bâ qui sont développés par sa fille Mame Coumba Ndiaye dans cet essai. Cela se sent et se vérifie facilement dans ses oeuvres “Une si longue lettre” et “Un chant écarlate”.

Cependant, je me suis rendu compte qu’à la fin de ma lecture que je ne pouvais citer un seul défaut, un seul signe négatif sur Mariama Bâ. Elle en a certes, mais les caractéristiques qui auraient pu être des défauts ont été décrites de telle manière que cela s’est transformé en qualités. Ce maquillage des mots a fortement dérangé la lectrice que je suis.  Et là, vous devez surement vous demander pourquoi je veux absolument que Mariama Ba ait des défauts. Et je vous répondrais que parce que nous sommes des êtres humains et qui dit être humain dit imperfection. La vérité est que nous avons nos points forts et nos tares, présenter une grande de la littérature africaine comme étant un être presque parfait m’a agacé. Étant Sénégalaise et étant un peu critique avec les miens, je me suis dit que c’est peut-être cette manie de chez nous à vouloir tout embellir sur les personnes disparues ou sur un témoignage de la vie d’une grande figure du pays. Quoi qu’il en soit, mon esprit critique n’a pas voulu y croire et cela m’a laissé une note un peu amère sur ce point après lecture.

Et enfin, j’ai senti qu’on ne m’a pas tout raconté. Si par exemple au tout début du livre, j’ai fait connaissance avec les trois hommes qui ont partagé la vie de Mariama Ba, si ensuite on m’a décrit les liens cordiaux qu’elle avait entretenu avec chacun d’eux après la rupture, je ne peux pas comprendre qu’on ne me parle pas de la présence de ces hommes dans les derniers moments de vie de Mariama Bâ dans son lit d’hôpital. On m’a décrit une femme qui est restée courageuse, digne et lucide jusqu’à son dernier souffle. Des enfants soudés autour de leur mère agonisant dans son lit d’hôpital mais jamais les pères dont leur attachement à Mariama Ba a été si vanté au début du livre. Ma dernière note amère de ce bouquin est donc ce goût d’inachevé. Je suis restée sur ma faim, et ce sentiment qu’on ne m’a pas tout dit est aussi agaçant. Il s’agit sans doute de l’exigence (excessive) d’une lectrice mais je considère qu’on est dans un essai retraçant la vie d’une figure historique littéraire, une biographie. Quand un auteur y fait le choix d’aborder un pan de la vie de l’individu qui est raconté, il n’a que deux choix : soit il y va à fond, il traite le sujet dans sa profondeur et en entier, soit il en parle pas du tout. Et c’est ce choix qui manquait sur ce point là. En ne mentionnant pas le rôle de ces hommes pendant la longue maladie de Mariama, elle a permis le doute sur la véracité et l’importance des relations entre Mariama Ba et les pères de ses 9 enfants.

Oui à  Cheikh Anta Diop dans les programmes scolaires africains mais pas que …

Si “Une si longue lettre” a touché tout un continent, traduit en 17 langues à travers le monde, c’est parce que Mariama Bâ a brillamment traité un thème universel. Parce qu’elle a su parler de souffrances universelles. De la souffrance de la femme. Elle a en parlé sans colère et sans agressivité. Des millions de lecteurs ont pu ainsi s’identifier aux différents personnages de ses oeuvres. Elle a également sa place dans les programmes scolaires africains. Des femmes qui souffrent au plus profond de leur être n’en ont cure des découvertes scientifiques d’un Cheikh Anta Diop. Elles n’ont rien à faire de la nécessité d’un engagement à la politique ou à un quelconque combat. Elles sont à la recherche de leurs semblables, de ceux et celles qui vivent leur souffrance ou qui les comprennent. Elles sont plus sensibles à des lectures qui leur évoquent leur quotidien et l’élite africaine ne semble pas prendre en compte cet état de fait.

Sans rentrer dans une logique de comparaison mais si la femme occidentale battue ou divorcée a aujourd’hui tout un dispositif et une société qui l’aide à recommencer une nouvelle vie, à avoir droit à une seconde chance, c’est parce que des individus se sont battus pour, c’est parce que ces sujets sont débattus dans des sphères scolaires, sociales et politiques. Intégrer les oeuvres d’une Mariama Bâ dans les programmes scolaires africains est un bon début pour trouver une solution à l’injustice que subissent encore les femmes en Afrique. Il s’agit là d’innover dans les solutions que nous apporterons à ce problème. Et c’est là où je rejoins le professeur Felwine Sarr dans son essai Afrotopia où il incitait le continent africain à innover dans sa façon de penser pour construire le continent. L’Afrique n’est pas tenue de suivre le modèle occidental pour assurer une protection et une justice meilleures à ses femmes. A elle de trouver selon son propre contexte, sa propre culture, une solution adaptée.

C’est sur ces derniers mots que je vous invite chaudement à lire ce livre. Pour sa valeur littéraire mais aussi et surtout pour sa valeur historique. Et demain si jamais vous entendez cette question : “papa, maman, qui était Mariama Ba?” , vous pourriez non seulement en dire des choses sur elle mais vous pourriez lui dire, “tiens chou, lis ça”.

Une petite conclusion de l’auteure Mame Coumba Ndiaye que je voulais absolument partager avec vous (sur l’héritage que Mariama Bâ nous a laissé) :

En elle, la majorité des femmes d’aujourd’hui se reconnaissent non essentiellement pour les raisons que l’on avance, liées aux libertés nécessaires arrachées par les femmes au cours du siècle, mais pour d’autres infiniment plus simples, plus éclairées : retour aux sources profondes des vertus universelles. Refus d’être l’objet utilisé, entretenu et rejeté. Mais désir d’accomplissement de soi dans une féminité ni outrée, ni cachée. Volonté de s’assumer par le travail dans le circuit économique, de se battre ni pour l’homme, ni contre les hommes (qui ne sont pas ennemis), mais son épanouissement personnel.

Ah oui dernier point :  N’oubliez pas de voter pour l’association les petites gouttes pour qu’elle obtienne ces 20 000€. Re(votez) pour les enfants talibés et pour les albinos au Sénégal, pour le pays (Sénégal), pour l’Afrique et enfin pour les hommes derrière cette association. Des hommes dévoués corps et âmes sur les réseaux sociaux et sur le terrain pour assurer le meilleur à quelques pépites qui rendront la monnaie à d’autres demain (une chaine humaine de vies qu’ils sont en train de construire). Cela se passe ici.

Aminata THIOR