Ça y est, la nouvelle est tombée. Le petit frère de Terre Ceinte, de l’auteur Mohamed Mbougar Sarr sort officiellement ce 28 juillet. Silence du Chœur il l’a nommé. J’ai hâte de tenir ce nouveau né dans mes mains. Je l’ai attendu un peu trop longtemps, telle une belle-mère qui attendait désespérément son 2ème petit-fils.

 

Crédit : Présence Africaine

L’annonce de l’arrivée du petit dernier m’a replongée dans les pages de l’aîné, Terre Ceinte. Une belle occasion de sortir ce papier dans les brouillons de ce blog.

Anecdote 

Ma première lecture d’Un Dieu et des mœurs de Souleymane Elgas m’avait tellement marquée que tous les livres lus à la suite m’ont paru d’une nullité absolue. D’un ennui terrible. Tous sans exception. Terre Ceinte de Mohamed Mbougar Sarr faisait partie de ce lot de bouquins sévèrement jugés de ma part. Je l’avais trouvé trop littéraire à mon goût, trop fade, lent, mou, chiant, interminable. Bref, l’horreur.

En réalité, ces 3 ou 4 œuvres durement jugées à l’époque n’étaient pas mauvaises. Le problème, c’était moi. Je n’étais pas encore remise du choc reçu après la lecture d’Un Dieu et des Mœurs. De ce trop plein d’émotions diverses ressenties. Joie, peur, colère, bonheur, tristesse… De cet humour fin et vache à la fois qui m’a valu des éclats de rire à des endroits improbables. Mais il fallait passer à autre chose et retrouver mon état d’esprit de lectrice normale, saine. J’ai opté pour la lecture du Père Goriot de Balzac et en effet, les atypiques et étonnants personnages de Balzac m’ont sauvée d’Elgas comme je le disais ici.

J’ai par la suite relu Terre Ceinte. Nous étions en 2015. Je l’ai « rerelu » 6 mois après, puis « rererelu » il y a 3 mois. Bref, j’ai failli passer devant un chef-d’œuvre. Il n’y a pas une autre expression pour qualifier ce livre. Le titre d’un article récent du journal “Le Monde” m’a fait revivre toutes les scènes et pensées décrites et développées dans Terre Ceinte. Juste le titre. Je n’ai même pas lu l’article. Sur le coup, je me suis demandé comment avec juste le titre d’un article, je peux revivre avec une telle intensité et précision une lecture passée ? Ma réponse ? Parce que l’œuvre est forte, esthétique, profonde mais surtout complexe. Et c’était inimaginable que je ne vous parle pas de Terre Ceinte – d’ailleurs je ne saurais vous dire pourquoi j’ai mis autant de temps pour le faire ici, dans le blog.

 

Petit descriptif de Terre Ceinte

Terre Ceinte est un chef d’œuvre de 258 pages, écrit par un jeune auteur sénégalais, Mohamed Mbougar Sarr sorti aux éditions Présences Africaines en 2014. Le livre  a remporté plusieurs récompenses dont le prix Amadou Kourouma en 2014 puis le prix Métis en 2015.

Terre Ceinte c’est l’histoire de Kalep,  une ville qui tombe entre les mains de djihadistes. Depuis, elle vit dans la terreur. Sous la domination de ces djihadistes, quelques habitants de Kalep décident d’écrire un journal clandestin afin de lutter, de résister, de redonner espoir à la population, de se battre pour retrouver leur liberté. Et tout au long du livre, on découvre la constitution et l’évolution de ce groupe de résistants. Le climat d’insécurité dans lequel ils se sont réunis pour penser, réfléchir sur ce journal. Leurs désaccords, leurs questionnements et leurs arguments avant enfin de se décider à écrire et imprimer ce journal. En parallèle, l’auteur nous plonge dans le quotidien de Kalep et dans les pensées de ceux qui y vivent. Djihadistes comme kalepois. Tout le livre est entrecoupé de correspondances entre deux mères qui ont un point commun : leurs enfants – la fille de l’une et le fils de l’autre –  sont exécutés devant leurs yeux sur la place publique de Kalep parce qu’ils ont commis le péché d’adultère, celui de s’aimer hors mariage. Et le livre débute par cette scène tragique.

 

Credit : France info

 

Terre Ceinte : Pourquoi j’ai aimé ce livre!

Le résumé du livre pourrait faire croire à un énième bouquin sur le thème du terrorisme. Et bien détrompez-vous. Terre Ceinte est l’une des rares œuvres qui traite de la complexité du terrorisme avec des dialogues profonds, une histoire réaliste, un contexte social familier le tout avec une technique d’écriture littéraire qui rendrait – presque –  jaloux plus d’un auteur.

Terre Ceinte décrit la complexité d’une situation, d’un état de fait, d’un phénomène mondial, qui concerne tout le monde et inquiète partout dans le monde. Nous sommes loin d’une pensée simpliste, superficielle, d’un manichéisme qu’on a l’habitude de lire et d’entendre sur tout ce qui touche les terroristes et le terrorisme. L’auteur nous sert ainsi un livre actuel mais surtout complet. Complet sur sa façon de nous décrire la complexité d’une situation de terreur du côté de ceux qui la sèment – les terroristes –  du côté de ceux qui la vivent – le peuple, la masse – de ceux qui la rejoignent – ces jeunes qui virent vers l’obscurantisme – et enfin, du côté de ceux qui les combattent – le groupe de résistants kalepois avec leur journal.

Les petits détails – « Le diable est dans le détail … »

D’emblée, j’ai été happée par un “ensemble de petits détails”. La ponctuation,  le rythme des phrases. Cette succession de phrase courtes et longues qui, normalement, est un classique dans un écrit mais qui est ici, tellement bien faite qu’on a envie de s’y attarder, de lire à haute voix, de s’arrêter sur les virgules, les points virgules et les points. De se déambuler avec grâce dans ces successions de phrases courtes et longues, le sourire aux lèvres. Et c’est ce qui m’est arrivée. A un moment donné, je me suis dit qu’il fallait renouveler les vieux manuels de dictée qu’on utilise encore au primaire au Sénégal et en Afrique francophone – de manière générale –  pour y ajouter de nouveaux textes. Il y a des passages dans Terre Ceinte où il y a tout : la ponctuation, la conjugaison, la structure grammaticale, le vocabulaire,… Tout, tout pour une dictée. Enfin bref, je divague…

Les personnages

Ce n’est que dans les grandes œuvres qu’on retient longtemps après leur lecture, les  personnages. Et Terre Ceinte fait partie de ce lot. Parce-que les personnages sont denses, réalistes, crédibles. Abdel Karim Konaté, le chef des djihadistes par exemple est excellemment bien cerné et travaillé dans ce livre. Un personnage intelligent voire brillant, rigoureux, structuré, déterminé, convaincu par sa bonne foi et sa démarche. Un personnage – presque – attachant. Oui un chef djihadiste attachant. Sympa. Et c’est dans ces moments de lecture qu’on mesure davantage que Terre Ceinte est loin du manichéisme ambiant : voici les gentils, voici les méchants. Ça c’est mal, ça c’est bien. Mohamed Mbougar Sarr fait découvrir au lecteur, ce chef djihadiste extrêmement charismatique, sous un autre œil. Avec toute sa complexité. Il fait réfléchir le lecteur, le sort de sa zone de confort en le faisant douter, en le poussant à faire sa propre analyse et son propre jugement.

Au-delà de la puissance des personnages dans Terre Ceinte, Mbougar Sarr les décrit avec une acuité imparable. J’ai cru lire Fatou Diome car celle-ci possède aussi cet indéniable art de la description.

Les prénoms des personnages, l’autre point qui ne m’a pas laissée indifférente. Ndeye Joor Camara, Codou, Vieux Faye, Madjiguène, Malamine, … Ces prénoms ont eu une étonnante résonance chez moi. J’ai aimé les répéter à haute voix. Peut-être parce qu’ils sont typiquement sénégalais? Peut-être qu’ils deviennent, écrits dans un roman, tout d’un coup authentiques? Peut-être parce que le choix de l’orthographe est original? – Joor et non Dior ou Diore. Je ne saurai vous dire…

Scènes de vie et dialogues

Les scènes de vie dans Terre Ceinte sont également crédibles. Les dialogues entre les différents personnages sont profonds. Deux exemples : le dialogue entre un père de famille Malamine et son fils Ismaila qui est rentré progressivement dans l’obscurantisme est terriblement douloureux, fort et réaliste. C’est tellement beau et dense qu’il a le pouvoir de vous fendre le cœur. Vous auriez l’impression de vivre la scène devant vous. Et quant aux dialogues entre ces personnages qui préparent le journal, il est nourri de réflexions profondes de l’auteur sur les notions de devoir, de liberté, de responsabilité, de l’amour, de l’amitié, de loyauté, du peuple, de sa passivité mais aussi de sa capacité à se révolter. Bref c’est excellemment bien écrit. C’est lyrique, poétique et philosophique.

Choix de l’écriture contre l’oppression …

Le choix du journal, de l’écriture comme arme contre la dictature, sous toutes ses formes, interpelle. Je l’ai pris comme une ode au pouvoir de l’écriture. Un rappel de la place ou du rôle de l’écriture dans la société, dans le monde.

La correspondance entre les deux mères 

Les correspondances entre les deux mères est génialissime. Après la ponctuation, c’est mon autre coup de cœur dans ce bouquin. La suite des petites histoires des personnages est parfois donnée au cours de ces correspondances. C’est encore le lieu pour Mbougar Sarr de faire passer des réflexions profondes sur les notions d’espoir, de douleur, de souffrance, de la condition de la femme. Et c’est dans ces passages aussi qu’on se rend compte que Terre Ceinte n’est pas uniquement un roman mais plutôt un mélange de roman et d’essai magistralement réussi.

Ces scènes qui peuvent se dérouler au Sénégal …

La neutralité de l’auteur dans Terre Ceinte m’a fait réfléchir, m’a laissée à ma propre appréciation. Le thème que Mohamed Mbougar Sarr a développé parle de mon actualité, de mon contexte. D’un contexte de terrorisme, de terroristes. Cela m’a fait penser à toutes les villes prises en otage par des djihadistes et particulièrement le nord du Mali. Et bien sûr, le contexte, les scènes de vie et personnages décrits ici sont tellement vraisemblables que j’avais l’impression que ces horreurs se passaient dans mon pays d’origine, le Sénégal – dans des régions aussi reculées que celles du Nord Mali.  Il y a un côté alerte, vigilance, réalisme qui t’envahit à la fin de ce livre.

La maitrise de l’écriture 

L’auteur est brillant dans l’écriture littéraire. Il maîtrise son écriture, il s’amuse avec. Il en fait un peu trop d’ailleurs. On a envie de lui dire “Stop, nous savons que vous maitrisez, n’en faites pas trop. C’est bon merci.” Et d’ailleurs, c’est ma seule critique négative dans Terre Ceinte. Certains passages sont longs et répétitifs et c’était le théâtre de la démonstration d’une technique et d’une maîtrise totale de l’écriture.

Pour finir …

Il  y a du génie dans Terre Ceinte de Mbougar Sarr. Si les éditions Présence Africaine avaient fait leur vrai job d’éditeur, Terre Ceinte aurait pu passer à l’émission ONPC de Laurent Ruquier. Si le Sénégal avait une vraie politique culturelle, cette œuvre serait adaptée au cinéma – via un financement du ministère de la culture. Tout y est : le thème contemporain mais intemporel aussi – résistance à l’oppression, à la domination, à la privation de liberté, au totalitarisme –  la profondeur de la pensée, la prise en compte de la complexité du thème, la puissance des personnages et dialogues, le suspens, la maîtrise et l’élégance de l’écriture. Tout y est!

Si tu n’as toujours pas lu Terre Ceinte, c’est maintenant.

Aminata THIOR