CestiS’il y a bien une profession qui va de mal en pis au Sénégal, c’est le journalisme. Celui-là qui est sensé recueillir, vérifier ou commenter des faits et les porter à notre attention, nous public, se trouve dans tous les coins de rue au Sénégal. Celui qui sait faire 2 ou 3 phrases correctes en français devient journaliste. Celui qui sait bien tenir un micro est journaliste et celui qui est capable d’écrire un article de 10 lignes est journaliste. Ce qui nous emmène au statut actuel de cette activité au Sénégal : une profession poubelle ou un métier pourri, il y a le choix.

Certes l’avis est sévère, le risque de généralisation est élevé mais la masse de journalistes incompétents au Sénégal rend invisible ces quelques bons journalistes qui essayent d’honorer la profession.

Oui, aujourd’hui elle est tombée bien bas. Le constat est là et flagrant : des sites d’informations en ligne qui pullulent sur la toile avec les mêmes articles à un titre près sur presque tous ces mêmes sites d’informations. Il faut croire que l’idée du mot « concurrence » n’est pas bien compris par les médias sénégalais. Des articles courts, truffés de fautes, dénudés d’analyse et la plupart du temps basés sur des rumeurs, voilà la définition du traitement de l’information au Sénégal. En somme, un vrai travail de rapporteur : les gros titres de la presse écrite, rapportés en quelques phrases sur les sites d’informations en ligne.Et qu’ont-ils fait de la revue de presse de ces gros titres ? Un vrai spectacle, du théâtre. Le besoin de transformer l’information en buzz y est plus importante que la restitution exacte de l’information elle-même.

La lectrice que je suis est frustrée et reste toujours sur sa faim. Je vois plus de reportages ou documentaires sur tout ce qui est People et Buzz que sur le quotidien des sénégalais ou sur la politique politicienne que mènent les concernés. Et même s’il y a des reportages ou documentaires sur tous aspects autres que le divertissement, le sujet est traité en surface : 2 interviews, 3 ou 4 images et puis hop la conclusion est faite.

Je suis également frustrée de constater le non suivi des affaires au Sénégal. Dès qu’une affaire sort, tous les journalistes (si on peut les appeler ainsi) sautent dessus pour nous pondre quelques lignes sur le sujet. Ces quelques lignes qu’on retrouvera plus ou moins, avec 2 ou 3 points modifiés sur les autres sites d’informations concurrents. L’affaire évolue, on continue à nous servir toujours quelques lignes sans réelle analyse, sans réelle enquête/investigation. Des mois plus tard, un lecteur qui veut se renseigner sur une affaire ou sur une personne citée dans une affaire, ne trouvera sur aucun site d’information sénégalais, mais aucun, une chronologie de l’affaire avec un rappel des dates, des faits qui se sont déroulés à ces dates là et un statut actuel de l’affaire. Rien. Par contre, il retrouvera des bouts d’articles sur le sujet sur toutes les plateformes en ligne. Concrètement, on retrouvera la même information avec des formulations plus ou moins différentes sur tous les sites d’informations en ligne sénégalais. Je vous invite à faire l’exercice vous-même avec les affaires de la gendarmerie (Colonel Ndao), de la police (Commissaire Keita) et d’autres. Les scandales sont vites rangés aux tiroirs et aucune trace exploitable, aucun travail de fond n’est laissé au lecteur.Et voilà le meilleur moyen de rester ignorant sur un sujet ou de se baser sur des arguments légers si on n’a pas le courage d’aller chercher l’information soi-même.

presseUn travail sur le terrain, des journalistes qui traitent l’info avec des analyses, des arguments basés sur des faits et non sur des rumeurs, des investigations/enquêtes, on en voit pas, voire peu. Sinon on aurait moins de divertissement à la Télé. Des livres ou des chroniques pertinents, ça n’existe plus. Parce-qu’avant ça existait. On se rappelle tous d’un Abdou Latif Coulibaly par exemple. Avant il était un journaliste pertinent dans ses questions, ses analyses et ses écrits. Avant il écrivait des brulots qui faisaient couler beaucoup d’encre et faisaient parler plus d’un (« Affaire Me Seye, un meurtre sur commande » (2005), « Loterie nationale sénégalaise, chronique d’un pillage organisé », « Contes et mécomptes de l’ANOCI » (2009)…) et d’autres. Mais ça, c’était avant.

Se présenter comme journaliste aujourd’hui au Sénégal, n’a rien de flatteur. Les professionnels de cette activité devraient se lever et redorer le blason de leur Métier. Cela passe par une revue de la formation journalistique en termes de déontologie, d’engagement et de qualité de l’information servie au public. Les médias sénégalais ont une grande responsabilité sur l’ignorance du peuple, de la perversion et du manque d’exigence de ce dernier. Ils ont une grande responsabilité sur le niveau du débat politique très faible au Sénégal. Ils ont un pouvoir qu’ils doivent utiliser pour éveiller la population et demander des comptes aux politiques à travers des enquêtes, des chroniques, des documentaires, des articles dignes de ce nom.

Il nous faut un nouveau type de médias qui apporte la rupture et de nouveaux types de journalistes qui font autre chose que du sensationnel. Il nous faut réagir vite face aux tares du journalisme au Sénégal : Du concret. Des faits. Un travail de Terrain. Un manque d’engagement.

Aminata THIOR