Que ferions-nous si nous n’avions pas peur ?

J’ai un rêve. Celui de voir un jour un Aéroport Léopold Sédar Senghor de Dakar sans badauds qui m’arrachent mes valises moyennant des euros (et même pas du FCFA) et avec une vraie file prioritaire pour les familles, femmes enceintes et personnes handicapées (et non pour personnalités ou individus ayant ce qu’on appelle « des bras longs »). Comme ce rêve tarde à se réaliser, j’ai décidé d’appliquer une autre méthode  lors de mon dernier voyage à Dakar : être dans ma bulle pendant toute la durée de mon passage dans ce lieu.

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Source : Wikimedia Commons. Bienvenue dans ma bulle colorée

Dans ma bulle, je fais le vide et ne vois que le gendarme qui doit me tamponner mon passeport. Je ne regarde pas du côté de l’arrivée des valises, le désordre qui y règne me fait penser à la ville de Kaboul. Le bruit, le monde qui grouille autour de moi n’existe plus. Et ça marche. Ça a marché !

A la sortie de l’aéroport, toujours dans mon cocon, j’ai aperçu au loin Amy Collé, ou Collé pour les intimes. Elle était apparemment dans sa bulle aussi : le plus extraordinaire dans cette expérience, c’est que j’ai rencontré d’autres personnes qui étaient également dans leur bulle.

Collé et moi étions très proches. Nous avions fait le même lycée mais le temps nous a séparé lorsque sa famille a quitté Dakar pour Boston il y a bien longtemps. Lorsque nos regards se sont croisés, nous nous sommes toute de suite reconnues et je vous épargne les cris de joie et salamalecs qui s’en sont suivis.

Je ne pouvais m’empêcher de lui demander pourquoi elle avait décidé de se créer une bulle. Sa réponse me glaça le sang. J’avais en face de moi, une jeune femme belle, intelligente, ambitieuse et indépendante qui me raconte sa peur du séjour qu’elle va passer au Sénégal. Pour la 2ème fois après son mariage avec Doudou, Elle est venue avec ce dernier passer quelques jours de repos au pays de la Téranga. Collé me raconte son tiraillement entre ce qu’elle souhaiterait faire pendant ce séjour et ce que sa belle-mère souhaiterait qu’elle fasse du fait de son statut de mariée. Les attentes de cette dernière, elle l’a su lors de ses premières vacances à Dakar.

Elle a prévu de passer beaucoup de temps avec ses parents qui vivent aujourd’hui à Dakar :

Je travaille beaucoup, je gagne très bien ma vie aux États Unis, mes proches sont à l’abri du besoin mais il me manque l’essentiel : ma famille. J’aimerai débattre avec mon père sur nos dernières lectures comme au bon vieux temps, j’aimerai faire du shopping avec ma mère, chose qu’elle adorerait. J’aimerai les toucher, les sentir près de moi. J’ai besoin de passer du temps avec les miens Aminata , me cria-t-elle.

Elle marqua une pause avant de me parler de son projet de création d’une entreprise de traitement de déchet au Sénégal. Elle souhaite également y passer du temps, faire les démarches administratives et recruter des personnes sur place.

Cependant, sa belle-mère attend d’elle qu’elle soit totalement intégrée à sa nouvelle famille et cela passe par quitter le domicile de ses parents et venir s’installer chez son époux. Ce dernier point ne le dérange aucunement. Ce qui la contrarie, c’est le fait de voir que ça ne plait pas à sa belle-mère qu’elle aille voir ses propres parents aussi souvent qu’elle le souhaiterait. Ce qu’elle ne comprend pas, c’est qu’on attend d’elle qu’elle fasse le ménage ou qu’elle cuisine chez sa nouvelle famille alors qu’elle est venue pour des vacances. Ce qui l’a poussé à créer sa bulle, c’est son impuissance face à cette situation. Elle qui est si indépendante, si directe, si courageuse, elle n’arrive pas à saisir pourquoi elle ne peut pas dire NON. Ce n’est pas qu’elle n’aime pas sa belle-famille, non loin de là, elle veut juste assouvir ce besoin humain de voir les siens sans contrainte et de réaliser ses plans selon ses prévisions sans se soucier du « Qu’en dira-t-on »

Je suis résignée Aminata. Aux États Unis, je passe 12 mois sur 12 à m’occuper de mon mari, de mon fils, de mon boulot et de mes projets personnels. Quand je rentre à Dakar pour des vacances, je fais ce que la société sénégalaise attend de moi en tant que femme mariée : donner beaucoup de cadeaux à la belle-famille sinon « niou yak sama derr » (ternir mon image) comme dirait ma mère, faire le ménage, car je dois montrer que je suis une femme d’intérieur très « djongué », choyer ma belle-mère si je veux garder mon mari et donc sauver mon mariage. Je vais le faire. Moi qui suis contre toutes ces pratiques, je vais le faire, je n’ai pas le choix. J’ai donc créé ma bulle pour préparer mon nouveau moi, la Collé de Dakar.

Elle a arrêté de parler quand nous avons entendu quelqu’un crier « Gormack, Gormack » (mon 3ème prénom). C’était mon grand frère Cheikh, l’une des rares personnes qui utilisent ce prénom. Qu’est-ce que ça m’a fait plaisir de le voir. Qu’est-ce que je l’ai trouvé beau et charismatique. Le hasard du calendrier a fait que je ne l’ai pas revu depuis qu’il a quitté Dakar pour Kiev et moi Dakar pour Grenoble. 8 longues années que je ne l’ai pas touché, senti. J’ai réalisé à cet instant-là la chance que j’avais de pouvoir dire NON à qui que ce soit et sur toute situation qui ne me convenait pas. Je m’en allais passer du temps avec mes parents car le jour où ils quitteront ce monde, personne ne pourra ressentir à ma place la douleur qui m’habiterait. De même, le jour où je ne serai plus de ce monde, personne ne pourra ressentir leur douleur ou quantifier leur perte. Je m’en allais serrer dans mes bras mon frère, faire la connaissance de sa femme, délirer avec mon adorable et ambitieuse petite sœur… Je m’en allais juste réaliser ce pourquoi j’étais venue à Dakar : Travailler sur mes projets ! Passer du temps avec la famille (au sens large. Les gens que j’aime). Et ce, sans contrainte, sans pression et avec une totale liberté. Avec Collé, nous nous sommes promises de nous revoir.

Il y a certainement des milliers de Collé au Sénégal ou dans la Diaspora. Cette pression sociale qui exige tant de la femme mariée sénégalaise a été instaurée par des personnes et non par une quelconque tradition ou religion. Il est peut-être temps d’en parler ouvertement (hommes et femmes) sur ces pratiques où la femme doit se plier aux exigences de la belle-famille si elle veut sauver son mariage. Quand on a un fort caractère ou quand on est à l’abri du besoin, il est très facile de surmonter cette situation. Mais que fait-on de ces femmes qui n’ont pas d’argent ou de ces autres qui préfèrent se sacrifier que de dire tout simplement : « Je ne peux pas » ou « Je n’ai pas les moyens ».

Que feraient-elles si elles n’avaient pas peur ? Comment vivraient-elles si elles n’avaient pas peur ?

J’irai à la recherche de ces réponses en 2016 !

Aminata Thior