En cette soirée de ramadan, 00h22 quelque part dans le globe, le ventre plein, le corps pesant et las, je peste sur les courtes soirées où je ne peux rien faire d’autre que manger et dormir. Puis, on décide quand même de s’affaler sur le canapé, télécommande à la main. On zappe. La météo sur la première chaine : bon, demain, pas de lunettes de soleil. Daech sur la chaine suivante : ah non, pas eux, mes oreilles ne les supportent plus. On avance, on avance et on arrive sur le canal 452, la chaîne la plus regardée au Sénégal. Et là, débute une heure de profonde frustration.

J'étais aussi bien que le miaou sur son canap
J’étais aussi bien que le minou sur son canap

Je tombe sur une émission qui m’est inconnue et un gros plan sur le sourire de l’animateur. Ça détend. Au moment d’appuyer sur la télécommande pour zapper, j’entends le mot Innovation. Ce terme attise ma curiosité et je reste pour savoir de quelle innovation parle-t-on. Il s’agissait de l’innovation de l’émission. Une vue en 360 degrés du plateau me fait douter de ma compréhension du mot innovation. J’ai vu le même décor que dans les classiques émissions de cette télé. Les mêmes personnes qu’on retrouve dans d’autres émissions de la même chaîne. Les mêmes rubriques présentes dans leurs autres émissions : cuisine, météo, revue de presse, religion… Et je me suis résolue à dire que nous n’avions pas la même définition ou compréhension de l’innovation dans le domaine des médias en 2016. J’ai oublié de vous parler des invités. C’était les mêmes. Ces célébrités qu’on accueille toujours à bras ouvert sur les plateaux de télé.

Je râle et tout d’un coup j’entends l’animateur qui demande à son invité imam de prendre la personne au téléphone. Mon hein fit sursauter mon compagnon d’infortune. Mais qu’est-ce qu’il y a ? me lança-t-il, surpris. Je lui répondis tout en faisant le tour du salon en sursautant comme un athlète qui s’échauffe, le bras droit tendu en direction de la télé. Mais non, mais non. Ils n’ont pas le droit de faire ça. Ils ne peuvent pas faire ça. Ce n’est pas possible. Ce n’est plus possible. Ils ne peuvent pas me parler d’innovation et continuer de dire “dieuleul ki tchi ligne bi”, prends la personne en ligne. Mais non, c’est ringard ça. Nous ne sommes pas à la radio, voyons. J’ai eu comme seule réponse un bruyant éclat de rire. Énervée, je m’empare de mon Smartphone pour crier mon désarroi. Je tweete. Comme si cela allait me calmer. Pas du tout. Je venais juste d’écrire quelques 110 lettres qui allaient atterrir dans l’océan de contenus des réseaux sociaux.

Je finis mon tweet, lève la tête et vois l’imam qui exécute cette ringarde pratique : “prendre le coup de fil”. C’était une jeune dame. Avec une voix douce, aiguë et basse à la fois, elle se présente. C’est une cadre qui vit et travaille à Saint-Louis. Ses parents vivent à Dakar. Son souci est qu’elle ressent de la haine, de l’amertume envers son père. Malgré le fait qu’elle s’occupe de lui financièrement ou matériellement, elle ne peut pas lui parler. Elle ne peut pas s’ouvrir à lui. Elle n’a pas d’amour pour son père. A la question « pourquoi ? », elle répond que son patriarche n’a pas pris soin d’eux quand ils étaient gosses. Qu’il a fait des “choses” regrettables à leur mère. Ce qui fait qu’aujourd’hui elle se sent mal. Et elle demande à l’imam : qu’est-ce que je dois faire pour enlever cette rancœur envers mon père ?

Bien sûr, l’imam lui rappelle que c’est à elle de faire ce qu’il faut pour que tout s’arrange. Il lui donna une, deux idées pour aller rencontrer ce père et lui demander pardon. Comme pour appuyer ses dires, il récite quelques versets du Coran qui stipulent les devoirs de l’enfant envers ses parents. Bien sûr qu’il lui rappelle l’histoire de l’œuf et de la pierre. Cette histoire où l’enfant est l’œuf et le parent,  la pierre. L’œuf sera toujours perdant lorsqu’il tombera sur la pierre ou lorsque celle-ci tombera sur lui. En choeur, tous les animateurs, chroniqueurs présents sur le plateau abondent dans le même sens : tu dois faire le nécessaire pour avoir le pardon de ton père. La dernière animatrice qui a pris la pris parole sur le sujet, lui a lancé sur un ton de défi et d’émotion : ayyy sou guéné adouna té balouwouloko, « si jamais tu ne fais pas le nécessaire avant qu’il ne soit plus de ce monde”. Et puis elle a raccroché. Et là je m’entends crier “Non, non non, non, ne la laissez pas partir comme cela”. Dîtes-lui que vous la comprenez. Dîtes-lui que c’est normal d’avoir ce ressenti dans son cas. Dîtes lui qu’avant d’être une fille du papa qu’il décrit, c’est un être humain qui doit être respecté, aimé, compris. Un être humain qui a des sentiments. Non non, ne la laissez pas partir avec ce sentiment de culpabilité. Mais non ne faites pas ça. C’est injuste. Je me remets à twetter. Comme si cela allait m’apaiser le cœur. Pas du tout. Que dalle, mais je le fais quand même. 

Mon compagnon d’infortune, toujours lui, me console en rigolant. Mais oui t’as raison, ce n’est pas juste. Mais c’est comme cela, c’est l’Afrique, c’est le Sénégal, c’est, c’est c’est… murmurait-il, sur un ton mi-sérieux, mi-amusant. Ça frôlait le foutage de gueule.

J’étais là en pleurs, haletante, désemparée, faisant les 100 pas autour de la table basse, pensant à la détresse de la fille qui venait de raccrocher. Et je traitais de tous les noms toutes ces personnes qui avaient assisté à cette scène. Je leur en voulais d’avoir omis de parler des devoirs des parents envers les enfants. De rappeler que nous sommes des être humains avant d’être fils et fille. De dire aux parents que nous méritons respect en tant qu’être humain et ensuite en tant que fils et fille. Je m’adressai à ces gens à travers ma télé (quelle folie), sous les yeux impuissant du malheureux qui a passé cette soirée avec moi. Vous passez votre temps à nous servir l’histoire de l’œuf et de la pierre. Vous oubliez de dire à ces pierres que nous n’avons pas demandé à naître. Vous omettez toujours de sortir vos versets du Coran sur le devoir du parent envers son enfant. Savez-vous ce que procure l’amour et le respect d’un parent envers sa progéniture? Hey vous là, savez que le problème posé par votre téléspectatrice est une réalité au Sénégal ? Connaissez-vous Fatou Diome ? Je ne parle pas de cette dame que vous avez découverte sur le plateau de France 2 défendant excellemment l’Afrique sur le sujet épineux des migrants en Occident. Non, je ne vous parle pas de ce personnage. Je vous parle de cette écrivaine sénégalaise qui a travers toutes ses œuvres, toutes sans exception, rappelle à quel point le rejet de ses parents l’a marqué. Elle ressasse encore et toujours cette histoire de parents qui n’ont pas voulu d’elle. Vous vous en foutez de cette souffrance qu’elle décrit et que vivent certainement des milliers de Sénégalais ? Vous pensez que ce sont des histoires de toubab, de blanc ? Vous pensez que les enfants ne peuvent pas souffrir du manque d’amour et de l’irrespect des parents ? Connaissez-vous également Ken Bugul ? Cette autre écrivaine sénégalaise qui a parlé du malheur que lui a causé l’abandon de sa mère à travers son livre autobiographique, Le baobab fou. Et feu Aminata Sophie Dieye, votre célèbre chroniqueuse (paix à son âme), vous vous rappelez de ses écrits sur son père ? De ce goût d’inachevé que la mort de son père lui a laissé. De l’amour de ce père qui lui a tant manqué… Mais réveillez-vous chers gens ! Les parents façonnent une vie, en bien comme en mal. Il est temps que vous teniez un discours qui les interpelle. Qui les éduque. Qui les mette face à leurs responsabilités.

 

Je m’en allais retrouver mon lit, ma couette, le coeur lourd, pensant à tous les torts que le droit d’aînesse a causé à ce pays. Lessivée, je tenais à faire une dernière chose : appeler l’homme de ma vie. “Allô”, fis-je. “Ouiii ma fille chérie”, avait-il répondu avec enthousiasme. Je raccrochai net sur ces mots qui font que très souvent, je me sens plus puissante que le Monsieur là haut. La preuve, je viens de décider que c’est un homme et non une femme. Qu’il est là haut et non sous terre !

Aminata THIOR