Tout est parti de ce post Facebook :

Quand j’ai vu le directeur de la SGEE (Service de Gestion des Etudiants sénégalais à l’Etranger) accompagné d’un des Sénégalais qui a réussi cette année le concours d’entrée de la prestigieuse école d’ingénieurs Polytechnique Paris, surnommée X, je me suis dit : « Ah c’est très bien ça! Mais d’ailleurs que deviennent ces Sénégalais à la sortie de cette école d’élite ? », sous-entendu : est-ce qu’ils rentrent servir le pays ?

Pour ceux qui ne connaissent pas, Polytechnique Paris – communément appelé X – est la meilleure école d’ingénieurs de France. Une école d’élite. L’enseignement y est excellent et les opportunités à sa sortie sont immenses et plus que garanties. Un rapide tour sur le net pour me renseigner sur ces Sénégalais formés à X ne me donne pas de résultats fructueux. Je n’obtiens pas mieux non plus avec une recherche plus globale sur les étudiants sénégalais formés dans les grandes écoles en Occident. Les quelques rares articles trouvés ne répondent pas à mes questions. Et là on râle. Quand est-ce que les médias du pays de l’émergence vont comprendre que la diaspora sénégalaise ne se limite pas aux vendeurs à la sauvette de la Tour Eiffel ? Ni aux “modou modou” de l’Espagne et de l’Italie, encore moins aux gérantes de salons de coiffure aux Etats-Unis. La diaspora sénégalaise compte aussi parmi elle toute cette jeunesse qui quitte le pays pour des études supérieures d’excellence à l’étranger. On ne fera pas assez de documentaires et reportages sur leur présence dans les grandes écoles et entreprises du monde ; sur leurs potentielles difficultés de trouver un logement universitaire ou tout simplement sur leur forte envie de retourner dans leurs pays d’origine. On oublie que cette jeunesse fait vivre des familles au Sénégal. Ces gamins, j’ai envie de les appeler ainsi, participent également et fortement à l’économie sénégalaise. J’ai donc commencé cette recherche des Sénégalais formés à X avec cette tristesse que les fils et filles du pays qui brillent à l‘étranger sont souvent oubliés par les leurs.

En plus de cette tristesse, vient se rajouter les résultats catastrophiques du BAC 2016. Que c’est dur pour les élèves non admis. Que c’est dur pour les parents. Que c’est dur pour le pays. C’est tellement dur qu’on en oublie ceux qui ont réussi avec brio ce baccalauréat. Sur 144 000 candidats, il y a eu 294 mentions Bien et 2616 mentions AB dixit un représentant du ministère de l’enseignement supérieur sur le plateau de Jakaarlo bi du vendredi 22 juillet.

De mauvais résultats justifieraient-ils un silence sur ces brillants, chanceux et méritants qui vont quitter le pays pour des études supérieures à l‘étranger ? Non, je ne le pense pas. Vous allez sûrement vous dire : « ouais on forme une élite pour l’Occident ». Ou encore parler de fuite de cerveaux. Vous allez certainement fustiger l’Etat. Soit. Mais au moment où vous lisez ce billet, en juillet 2016, est-ce que nous avons un système éducatif qui s’occupe et valorise ses meilleures ressources ? Est-ce que nous avons un enseignement supérieur de qualité qui pourrait les retenir dans le pays ? Est-ce que nous leur faisons les mêmes propositions d’opportunités que les écoles étrangères ? Si nous sommes objectifs et réalistes, la réponse est clairement NON. Alors on fait quoi en attendant d’avoir des universités et des écoles d’excellence ? On fait quoi en attendant des entreprises qui reconnaissent leurs valeurs ? On fait quoi en attendant qu’ils aient des laboratoires de recherche ? On fait quoi en attendant d’avoir des Xavier Niel et des écoles 42 ? On les laisse partir, se former dans les meilleurs universités et écoles du monde. On les laisse entrer en compétition avec le reste du monde et ensuite venir servir le pays. En attendant, nous devons les pousser, les porter haut et les galvaniser pour qu’ils motivent, inspirent et encouragent d’autres jeunes.

Ces brillants fils du pays sont dans les meilleurs universités du monde, les meilleures Prépa, les meilleures écoles d’ingénieurs et de commerce, et  dans les plus grandes villes du monde. Les derniers chiffres de Campus France sur les étudiants Sénégalais à l’Etranger en attestent.

Source campus France : prospect statistiques Sénégal (2013 -2014)
Source campus France : prospect statistiques Sénégal (2013 -2014)

Je suis donc allée à la recherche et à la rencontre des Sénégalaises et Sénégalais formés à X. J’ai choisi de faire un focus sur ces ambassadeurs du Sénégal chez l’élite étrangère, Française en l’occurrence, parce qu’ils avaient déjà des parcours exceptionnels au Sénégal. Parce qu’ils ont été choisis parmi les meilleurs des meilleurs pour intégrer Polytechnique Paris. Parce que c’est un minimum de savoir et de s’intéresser à ce que deviennent nos meilleurs élèves à l’étranger. Et enfin parce qu’ils considèrent que cette formation d’excellence est accessible à leurs frères et sœurs restés au Sénégal.

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Macky Sall en visite à l’école Polytechnique de Paris en décembre 2015

Mais qu’ils sont beaux dans leurs uniformes. J’ai été scotchée par ces visages juvéniles, ces sourires francs pour certains et timides pour d’autres avant de mettre une voix sur chaque visage.

Le premier sur la droite s’appelle Samba Lô. Il a fait toute sa scolarité, de la maternelle à la terminale aux cours Sainte Marie de Hann à Dakar. Il obtient en 2011 son Bac S1 avec une mention AB et s’envole pour Lyon, à l’université Claude Bernard où il effectue une licence en Mathématiques, dans une filière qui préparait aux concours d’entrée aux  grandes écoles. 3 ans après, il réussit aux concours de la majorité des écoles où il avait postulé mais hésitait entre l’école des Ponts et Chaussées et Polytechnique Paris. Convaincu par ses parents et des amis, il a fini par dire oui à l’X. Actuellement, il est en deuxième année de son cycle d’ingénieur. J’ai trouvé en Samba, un garçon passionné et passionnant. Il parle d’entrepreneuriat, de nouvelles technologies avec des exemples concrets de leur application au Sénégal, en Afrique en général, et a un discours très rodé sur les raisons pour lesquelles il faut rentrer aujourd’hui et maintenant sur le continent. Samba a une idée très claire de ce qu’il veut faire à la suite de l’X. Le retour à Dakar après ses études est une évidence pour lui.

A droite de Samba, vous avez Louis Diouf, étudiant également en 2ème année du cycle d’ingénieur à X. Élève à Notre Dame de Dakar, il a obtenu son BAC S1 avec une mention AB en 2011. Après une licence en Mathématiques à l’université Pierre et Marie Curie de Paris, il réussit aux concours d’entrée aux grandes écoles et finit par choisir X pour le haut niveau d’enseignement en Mathématiques qu’il allait y retrouver. S’il est sûr de sa spécialisation en mathématiques appliquées l’année prochaine, il attend les opportunités qui se présenteront à lui pour faire le choix d’une poursuite d’études (une thèse), se lancer dans l’entrepreneuriat, ou alors intégrer directement une entreprise. Pertinent dans ses réponses et analyses, timide mais très curieux, Louis rêve qu’il y ait de plus en plus de jeunes Sénégalais dans les filières scientifiques, des professeurs qui puissent faire de la recherche et qui publient régulièrement. Le retour au bercail est également une évidence pour lui, mais cela passera forcément par une acquisition préalable d’expériences.

A droite de l’homme qui ne veut plus me parler, vous avez Serigne Seye. Lauréat au concours général en maths-physique en 2011, il décroche son bac S1 avec une mention Bien et intègre ensuite une prépa en physique à Aix en Provence. Comme ses camarades Samba et Louis, Serigne a également passé tous les concours d’entrée aux grandes écoles et choisit X pour sa première place dans le classement des meilleures écoles d’ingénieurs en France et pour la forte présence du sport dans le cursus qu’ils proposent. En effet, pour ce passionné de sport et en l’occurrence de basket, ces 6h d’activités sportives par semaine, ces dizaines de disciplines sportives et ces championnats universitaires de haut niveau, en plus d’une formation scientifique de pointe, l’ont motivé à faire son choix sur cette école d’élite. J’ai été marquée par son humilité débordante, limite énervante. Fin, pertinent et assoiffé de savoir, Serigne débutera un master de recherche en électricité  l’année prochaine à Polytechnique Montréal. Tous ses projets sont tournés vers l’Afrique mais cela passera d’abord par une acquisition d’expériences via les différentes opportunités qui se présenteront à lui. L’expérience justement, il y tient tout comme son camarade Louis.

« Si nous avons plus de parents qui encouragent et accompagnent leurs filles comme on pourrait le constater ici avec les parents de nos camarades français, nous noterons une forte présence féminine dans les filières scientifiques. Et bien sûr, nous devons intensifier les campagnes de sensibilisation pour qu’il y ait plus de filles dans les séries scientifiques. » Ndeye Fatou Diop

Le meilleur pour la fin : à la droite de Serigne, vous avez Ndeye Fatou Diop. Mais qu’elle est belle! Ceux qui me lisent sauront que je suis sensible à ce teint noir brillant, ces dents de lait et ces cheveux crépus assumés. Bachelière S1 au Lycée Seydou Nourou Tall de Dakar, Ndeye Fatou faisait partie de cette génération qui a passé l’examen du baccalauréat en août 2012. Le concours général n’a pas eu lieu cette année et le Sénégal venait d’éviter de justesse une seconde année blanche après celle de 1988. Après une année tumultueuse, elle intègre sa prépa Henri-Poincaré de Nancy en retard, en fin Septembre. Deux ans plus tard, elle réussit les concours d’entrée à certaines grandes écoles et choisit naturellement Polytechnique Paris pour son excellence, son prestige et sa réputation. Etant l’une des rares filles Sénégalaises à intégrer X, elle en est plutôt triste qu’autre chose : “en plus, il n y a aucune raison qu’il y ait moins de filles à Polytechnique Aminata” me dit-elle avec une pointe d’amertume dans la voix. Ndeye Fatou pense fortement que les parents peuvent changer la donne sur ce point. “Si nous avons plus de parents qui encouragent et accompagnent leurs filles comme on pourrait le constater ici avec les parents de nos camarades français, nous noterons une forte présence féminine dans les filières scientifiques. Et bien sûr, nous devons intensifier les campagnes de sensibilisation pour qu’il y ait plus de filles dans les séries scientifiques”, argumente-t-elle, confiante. Pour la suite à l’X, elle s’aligne sur la même démarche que Serigne et Louis. Ndeye Fatou attend de voir les opportunités qui s’offrent à elle pour se lancer soit dans une thèse, soit dans l’entrepreneuriat au Sénégal soit tout simplement intégrer une grande firme. Positivité, réalisme et détermination animent cette jeune fille pleine de projets pour le Sénégal.

Fatou Bintou Diémé, Mouhamed Dramé, Abdou Coura Ndiaye et Papa Séga Wade ne sont pas sur cette photo mais sont également polytechniciens en première année. Ils seront rejoints l’année prochaine par les 5 Sénégalais qui ont réussi le concours d’entrée à l’X (indiqués dans le post Facebook en début d’article).

Une formation d’excellence dans un cadre exceptionnel

Au delà des raisons qui les ont poussé à choisir Polytechnique Paris, Samba, Louis, Serigne et Ndeye Fatou confirment la qualité de leur formation. X leur délivre une forte culture scientifique générale, une formation humaine et militaire et ce, dans un cadre et contexte stimulant la créativité et le leadership. Ils ont le choix de suivre un cycle master ou doctoral et sont très ouverts à l’international. De plus, tout au long de leur cycle d’ingénieurs polytechniciens, ils sont en contact régulier avec le monde de l’entreprise, à travers des rencontres avec des représentants d’entreprises, des visites et des stages en entreprise ainsi que des projets scientifiques. Tous les quatre sont actuellement en stage de découverte ou de fin d’études dans les entreprises du CAC 40 et maîtrisent parfaitement les enjeux de ces entreprises ainsi que les technologies qui résolvent leurs problématiques. J’ai été subjuguée d’entendre Samba et Ndeye Fatou me parler des nouvelles technologies du moment avec passion, à l’instar de data science et de blockchain. Non seulement ils en parlent avec fougue, mais ils ont une idée très précise des cas d’usages sur lesquels ces technologies peuvent s’appliquer en Afrique et particulièrement au Sénégal.

Un manque criard d’informations sur les études supérieures à l’étranger

Pour un pays qui envoie plus de 8000 étudiants chaque année à l’étranger, il y a encore une forte méconnaissance des filières qui leur sont accessibles en sciences comme dans les autres domaines (des associations d’étudiants y travaillent). Ma génération a connu les grandes écoles d’ingénieurs françaises et les moyens d’y accéder une fois sur place en première année d’études. En échangeant avec Louis, Serigne, Samba et Ndeye Fatou, je me suis rendue compte qu’il y a encore des efforts à faire au niveau de la communication. A l’exception de Ndeye Fatou qui connaissait Polytechnique Paris depuis toute petite par l’intermédiaire de son père qui a effectué ses études en France, les autres l’ont découvert sur le tas, via leurs professeurs, leurs camarades de promo ou l’administration de leur école. On retrouve également ce manque d’informations au niveau des parents. S’ils sont tous heureux et fiers d’avoir des enfants lauréats au concours général, ils ne réalisent pas trop quand ces derniers intègrent les filières d’excellence à l’étranger. Normal, ils ne les connaissent pas. Des parents et des élèves informés au mieux déboucheront sur l’intégration des filières d’excellence et un meilleur accompagnement de l’étudiant.

Une campagne de sensibilisation pour l’intégration des Sénégalais dans les grandes écoles

Si c’est possible pour nous, c’est possible pour ces autres brillants restés à Dakar et qui manquent d’informations sur les études supérieures ailleurs qu’au Sénégal

Depuis Mai 2015, Polytechnique Paris a ouvert un centre d’examen à Dakar, donnant ainsi la possibilité aux étudiants Sénégalais de passer le concours d’entrée à l’X dans leur pays d’origine. C’est le 15ème centre d’examen dans le monde mis en place par l’X et le premier en Afrique Subsaharienne. Une autre preuve de l’excellence sénégalaise dans les études supérieures à l’étranger. Dans le même sens en novembre 2015, Louis, Samba, Serigne et Ndeye Fatou ont eu l’idée de partir à Dakar pour informer leurs compatriotes sur les possibilités qu’ils peuvent avoir en intégrant Polytechnique Paris mais aussi les autres grandes écoles. Ils ont cette ferme conviction que si c’est possible pour eux, c’est possible pour ces autres esprits brillants restés à Dakar et qui manquent d’informations sur les études supérieures ailleurs qu’au Sénégal. Ils ont été soutenus par le gouvernement du Sénégal et par Polytechnique Paris qui les a justement accompagné tout au long de cette campagne. Ils retourneront à Dakar à l’automne prochain avec cette envie de mieux faire. L’année dernière, ils avaient réuni les 10 meilleures élèves des meilleurs lycées du Sénégal dans une petite salle aux maristes et rencontré les étudiants de l’UCAD et de L’UGBS. Cette fois-ci, ils espèrent avoir un amphi et accueillir le maximum de lycéens et d’étudiants. Ils attendent également une plus grande réactivité de l’administration des lycées et FAC.

Des ambassadeurs du Sénégal conscients de leurs rôles

C’est grâce à leurs efforts qu’ils ont pu accéder à cette formation de qualité, ce cadre propice aux études d’excellence et à l’entrepreneuriat. Mais ils n’oublient pas l’effort du Sénégal pour les mettre dans de bonnes conditions. C’est avec fierté qu’ils affirment être des ambassadeurs du Sénégal dans un corps d’élite à l’étranger. C’est avec fierté qu’ils vous rappellent cet engagement qu’ils ont signé avec le Sénégal consistant à rentrer servir le pays lorsque celui-ci en fera la demande. Ils sont fiers d’obtenir cette bourse d’excellence du gouvernement leur permettant de se concentrer exclusivement à leurs études. Et avec tout cela, c’est légitime de se demander : est-ce qu’ils rentrent au pays au final ? Les Sénégalais sortis de Polytechnique Paris sont partout à travers le monde. Ils sont à Londres, Paris, New York, Washington, Singapour mais aussi en Afrique au Sénégal et dans la sous région. Bien sûr qu’ils rentrent. Ils sont dirigeants de grandes entreprises, instances et branches à Dakar. Ils s’engagent dans la politique, exercent dans la fonction publique et dans les entreprises privées. Et justement, mon prochain billet sur les Sénégalais formés à Polytechnique Paris sera consacré à ces anciens de l’X : que sont-ils devenus?

Aminata THIOR