“En ma quadruple identité de Hal-Pulaar, Sénégalaise, Africaine et jeune femme de la génération Y, comment les luttes féministes portées par des femmes de par le monde, en Afrique, et enfin dans mon pays le Sénégal, ont-elles eu et continuent d’avoir une incidence dans ma façon d’appréhender le monde qui m’entoure? Est-ce que ma perception desdits évènements peut-être altérée par le fait que je sois une femme ? Comment déconstruire la notion de “genre” qui a quelque peu empiété sur les luttes féministes d’antan, et quelles solutions proposer ? Voilà autant de questions auxquelles j’essaie de répondre tout au long de Vous avez dit féministe?”  Voilà les promesses faites par l’auteure Ndèye Fatou Kane dans son dernier livre, « Vous avez dit féministe? », sorti en mars dernier aux éditions Harmattan.

 

Au total 102 pages (hors bibliographies), 9 pages d’A propos où l’auteure revient sur les raisons qui l’ont poussée à écrire ce livre et pourquoi le choix de 4 femmes qui ont produit des oeuvres majeures sur le sujet. 39 pages où elle revient sur le parcours et les pensées développées par ces femmes. 6 pages et demie pour développer sa réflexion personnelle sur le féminisme. 11 pages reprenant les propos sur le féminisme contemporain d’un sociologue et romancier, Jean-Aimé Dibakana et le reste du livre est dédié à (In)certitudes, le titre d’une nouvelle autour de la problématique principale du livre, le féminisme.

Si j’ai relevé ces détails sur les promesses faites par l’auteure et sur les nombres de pages accordées à chaque partie, c’est pour vous montrer l’immensité de la déception ressentie lorsque j’ai lu la dernière page de cette contribution sur le féminisme.

Dans Vous avez dit féministe?, Ndèye Fatou Kane convoque les pensées de 4 femmes qui ont écrit des oeuvres majeures sur le féminisme. 4 femmes venant de contextes et d’origines différents. Il s’agit de la Française Simone de Beauvoir, pionnière sur le sujet en Europe, des Sénégalaises Awa Thiam et Mariama Ba, figures de proue dans le féminisme au Sénégal et enfin de la Nigériane Chimamanda Ngozi Adichie, celle qui a apporté un vent de fraîcheur sur le sujet. Pour chaque femme, l’auteure de malheur de vivre, titre de son premier livre et roman, résume avec brio comme elle sait le faire dans ses différentes notes de lecture, les oeuvres et pensées de chacune de ces femmes, figures du féminisme.

 

Le malheur de vivre - Premier roman de Ndeye Fatou kane
Le malheur de vivre – Premier roman de Ndèye Fatou kane

 

La narration employée dans cet exercice de restitution des thèmes abordées par ces femmes est réussie. Elle est captivante, contextualisée, chronologiquement bien agencée et toutes les idées fortes qu’incarnent et développent ces femmes sont bien ressorties.

Donc si vous n’avez lu aucun livre de ces femmes de lettre ou si vous ne les connaissiez pas avant d’avoir ouvert Vous avez dit féministe? il y a de fortes chances que vous soyez embarqué (e) dans votre lecture. Cela ne vous empêchera pas de vous poser la fameuse question à la fin de votre lecture : Oui d’accord, mais quel est l’avis personnel de l’auteure sur ce sujet ?

A contrario, si vous avez lu ces 4 femmes ou que vous avez tout simplement beaucoup lu sur ce sujet féminisme, je vous garantis une frustration totale. Vous tournerez ces pages retraçant les idées et oeuvres de Thiam,  de Beauvoir, Ba et Ngozi et vous aurez hâte de tomber (enfin) sur les lignes où Ndèye Fatou Fatou Kane développe sa propre pensée sur le sujet “féminisme”.

Et lorsque vous arrivez sur ladite partie, celle tant attendue, cette section dont le titre porte le même titre que le livre, je vous garantis une deuxième frustration et déception. Ce chapitre fait 6 pages et demie. 6 pages et demie où l’auteure répète le pourquoi du choix porté sur ces 4 auteures qui forment le socle de son livre. 6 pages et demie pour rappeler comment on éduque les filles et garçons au Sénégal dans son pays d’origine. Comment on confine les filles dans des rôles de ménagère et d’épouse et comment on pousse les garçons à l’exploration et vers une liberté totale. Des faits vrais relatés sur plusieurs lignes mais des lignes qui vous donneront cette forte impression de déjà lu et connu. Surtout que quelques pages auparavant, les écrits des auteures qu’elle a traitées, distillaient déjà ces idées.Vous continuerez donc toujours à chercher une argumentation solide sur la pensée personnelle de l’auteure.

Et elle essaie de le faire en préconisant un changement de paradigme sans forcément aller dans le détail du comment. Elle indique qu’on devrait aller au delà de la question du genre, là aussi avec une absence de solutions concrètes, palpables et qui apporteraient une touche personnelle. A la fin de ce chapitre majeur où Ndèye Fatou Kane était censée nous dire quelle est sa conviction profonde et personnelle sur le féminisme, j’ai eu là les premiers signes d’une promesse de réponses à apporter non tenue, d’une oeuvre légère et inaboutie.

 

Cette frustration encaissée, on enchaine sur un chapitre  sur le féminisme contemporain écrit par un sociologue. Et là, les interrogations se bousculent dans ma tête : Mais qui est ce monsieur? Pourquoi introduire un autre texte d’un autre auteur après avoir longuement parlé de 4 oeuvres d’autres auteures? Pourquoi “ça”? Pour un livre de 102 pages, pourquoi si peu de pensées personnelles et beaucoup de pensées extérieures ? Et ces interrogations furent un réel blocage pendant ma lecture de ce texte développé par le romancier Dibakana. Je n’ai pas réellement accroché à cette partie. Je ressentais une sorte d’amertume et d’incompréhension et cela m’a réellement empêché de pénétrer ce texte.

 

Pour finir, la nouvelle “(In)certitudes” clôt cette contribution sur le féminisme. L’histoire principale tourne autour du féminisme et donc relate certaines inégalités entre les deux sexes. C’est l’histoire de 2 jeunes femmes qui se sont rencontrées à Dakar sur les bancs de l’école. Une amitié subite et ardente y est née. La première fille est le personnage principal et la deuxième fille porte le prénom de Chantal. Cette dernière a eu plus de chance dans la vie par rapport à son amie d’enfance avec qui elle est partie étudier à l’étranger. Issue d’une famille à l’abris du besoin, Chantal est brillante, mène une belle carrière et est amoureuse d’un homme qui lui faisait tourner la tête – au point de laisser carrière et autres sacrifices personnelles pour aller le rejoindre à Dakar.

Pendant ce temps, son amie d’enfance enchaîne les déceptions et les frustrations. 40 ans, célibataire, sans enfant et sans travail, elle vit sous le même toit que Chantal qui elle, respire le bonheur.

 

A travers cette trame, l’auteure y dénonce l’inconfort émotionnelle et la pression sociale que peuvent vivre des femmes célibataires à un âge avancé dans certaines sociétés – sénégalaise dans ce cas-ci.  Elle y développe et dénonce également la souffrance émotionnelle et psychologique qui tue à petit feu des femmes aux époux irresponsables voire inhumains. Lorsque le personnage principal ne comprend pas comment sa meilleure amie Chantal peut quitter un pays et une belle carrière pour aller rejoindre un homme, on y sent subtilement une ode à l’indépendance financière que doit avoir les femmes. Sans vous spoiler, voilà quelques thématiques qu’on pourrait retenir de cette nouvelle.

C’est donc une nouvelle qui nous emporte. Elle est haletante, captivante et presque excellente jusqu’à ce qu’on on arrive à la chute qui casse toute la dynamique de l’histoire dans son ensemble. Elle devient ainsi une nouvelle gorgée de reproches, de clichés et de suppositions. En effet, lorsque Chantal déverse sa colère sur sa meilleure amie car la négligence de cette dernière est à l’origine de la brûlure d’une de ses filles, la meilleure amie voit en la réaction de Chantal, une envie de plaire et d’être vue comme une digne épouse et mère par son mari. On a là dans la réflexion du personnage principal, l’inconscience de la complexité de l’être humain. Le personnage principal n’a pas vu une femme en colère (à raison ) qui a eu peur de perdre un être cher mais une femme qui jouait un rôle pour plaire à un homme. Je répète : il y a là, la négation de la complexité des relations maritales mais aussi de l’humain. La chute de cette nouvelle résume donc mon sentiment général sur ce livre : l’absence de profondeur dans une thématique si sensible qu’est le féminisme.

 

Franklin l'insoumis
Franklin, l’Insoumis – Ouvrage collectif

 

Ecrire un livre n’est pas donné à tout le monde et elle l’a fait. Rappelons que l’auteure  Ndèye Fatou Kane est à son troisième ouvrage après le malheur de vivre et une contribution dans l’ouvrage Franklin l’insoumis. L’idée et l’intention qui ont poussé à l’écriture de ce dernier sont à saluer. L’écriture est belle. La narration, captivante. Cependant dans le fond, il m’a terriblement manqué de réflexion personnelle consistante, de profondeur de pensée et de complexité dans le traitement des quelques idées émises. L’absence de tous ces éléments se ressent fortement dans un livre si peu épais.

Aminata THIOR